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Fondements

Nafs al-Mutma'inna : l'âme apaisée

Par Raşit Akgül 3 septembre 2026 10 min de lecture

Le Coran nomme trois états de l’âme : l’âme qui commande le mal (Yusuf 12:53), l’âme qui se reproche (al-Qiyama 75:2) et l’âme apaisée (al-Fajr 89:27). La tradition soufie appelle ce troisième état nafs al-mutma’inna. Le mot vient de la racine arabe d’itminan : se poser, se calmer, trouver le repos. L’âme apaisée est une âme dont l’agitation a cessé, une âme qui a trouvé sa place en s’attachant à Dieu.

Cet article s’arrête sur la quatrième station de la carte des sept étapes de l’âme. C’est le milieu du chemin. La lutte des trois premières étapes y porte son fruit, et les trois dernières étapes partent d’ici.

L’âme apaisée dans le Coran

La sourate al-Fajr se termine par cette adresse :

« Ô âme apaisée ! Retourne vers ton Seigneur, satisfaite et agréée. Entre parmi Mes serviteurs, et entre dans Mon Paradis. » (al-Fajr 89:27-30)

Les commentateurs disent que ces mots seront adressés à l’âme croyante au moment de la mort et au Jour du Jugement. Les soufis ne rejettent pas cette lecture ; ils y ajoutent quelque chose. Selon eux, l’appel atteint aussi le serviteur en cette vie. Celui qui a tourné son âme vers Dieu commence à goûter cette adresse sans attendre la mort. Le Lata’if al-Isharat d’al-Qushayri est l’un des commentaires classiques qui lisent le verset sous cette lumière.

L’ordre du verset mérite attention. D’abord la paix (mutma’inna), puis être satisfait (radiya), puis être agréé (mardiyya). Les maîtres du tasawwuf ont lu cette suite comme les quatrième, cinquième et sixième étapes de l’âme. La carte sort des mots mêmes du Coran.

Le Coran dit aussi d’où vient la paix :

« Ceux qui croient, et dont les coeurs trouvent le repos dans le rappel de Dieu. En vérité, c’est dans le rappel de Dieu que les coeurs trouvent le repos. » (al-Ra’d 13:28)

Ce verset est la clé de l’âme apaisée. La paix ne vient pas d’une amélioration des circonstances extérieures ; elle est le fruit du dhikr. Le coeur se pose en se souvenant de Dieu, et l’âme suit le coeur.

Le Coran montre aussi l’itminan chez le prophète Ibrahim. Il demande à voir comment les morts sont ramenés à la vie. Quand on lui demande « Ne crois-tu pas ? », il répond : « Si, je crois, mais c’est pour que mon coeur soit apaisé » (al-Baqara 2:260). L’itminan n’est pas un manque de foi. C’est la foi qui s’installe pleinement dans le coeur, la fin du doute et de l’inquiétude.

Ce qu’est l’âme apaisée

L’âme impérieuse veut le mal et suit son vouloir. L’âme qui se reproche veut encore le mal, mais ensuite elle se blâme ; elle tombe, se relève et se repent. L’âme inspirée reçoit une inspiration qui distingue le bien du mal, mais elle reste instable ; elle veut le bien et penche encore vers le mal.

Dans l’âme apaisée, cette agitation prend fin. Les mauvais désirs n’ont pas disparu ; un être humain reste un être humain. Mais ils ne tiennent plus les rênes. L’âme est passée sous le commandement du coeur, et le coeur est attaché à Dieu. Selon une image que les maîtres ont souvent employée, le cheval ne traîne plus son cavalier ; c’est le cavalier qui guide le cheval.

La paix dont il s’agit n’est pas ce que le monde appelle le confort. L’âme apaisée connaît encore le chagrin, la fatigue, la maladie, la perte de ceux qu’elle aime. Quand le Prophète perdit son fils Ibrahim, il pleura et dit : « L’oeil pleure et le coeur s’attriste, mais nous ne disons que ce qui plaît à notre Seigneur » (Bukhari, Jana’iz 43). Voilà l’âme apaisée. Il y a de la tristesse, mais pas de révolte. Il y a des vagues, mais la mer ne bouge pas de sa place.

Trois choses mesurent cette étape :

  • Le doute a cessé. La foi s’est installée dans le coeur, et la voix du « et si » s’est tue.
  • La peur et l’avidité ont cessé. La subsistance, l’avenir et le regard des gens n’ébranlent plus le coeur.
  • L’adoration est devenue facile. Elle n’est plus un fardeau, mais le souhait de l’âme elle-même.

Ses signes

Les maîtres reconnaissaient l’étape d’une personne non à ses paroles mais à ses états. Voici les signes de l’âme apaisée.

Moins de plaintes. L’âme apaisée sait que ce qui arrive vient de Dieu, et elle l’accueille le coeur léger. Ce n’est pas de la paresse. Elle prend ses précautions et travaille ; simplement, elle ne laisse pas le résultat troubler le coeur. Le tawakkul devient naturel à cette étape.

La douceur du dhikr. Dans les étapes antérieures, le dhikr est un devoir, et l’âme cherche à lui échapper. Dans l’âme apaisée, le dhikr devient la nourriture de l’âme. Le serviteur a faim quand il ne se souvient pas de Dieu.

La paix avec les gens. La rancune, l’envie et la rivalité se retirent du coeur. L’âme apaisée ne rivalise avec personne, car elle sait que c’est Dieu qui a fait le partage de toute chose. Le husn al-zann, penser du bien des autres, est son regard naturel.

Le caché et le visible ne font qu’un. La personne est la même seule et en compagnie. La lutte contre le riya n’est pas terminée, mais le riya ne commande plus.

La constance. Le grand tourment de l’âme inspirée, ce sont ses hauts et ses bas : la ferveur un jour, la froideur le lendemain. Dans l’âme apaisée, ce balancement se calme. L’état est devenu station ; non plus un sentiment passager, mais une qualité établie. La distinction entre hal et maqam prend ici tout son sens.

Le chemin qui y mène

L’âme apaisée n’arrive pas en un instant ; elle se gagne. La tradition a tracé le chemin clairement.

Le dhikr. Comme le dit la sourate al-Ra’d, ce qui pose le coeur, c’est le rappel de Dieu. Le dhikr commence sur la langue, descend dans le coeur et finit par se répandre dans tout l’être. C’est l’artère principale du chemin vers la paix.

L’attachement aux obligations et à la Sunna. Dans le tasawwuf, aucune étape ne s’élève au-dessus de la Loi sacrée. La prière, le jeûne, la nourriture licite et l’éloignement de ce qui est interdit sont le fondement de l’éducation de l’âme. Comme le rapporte al-Qushayri dans sa Risala, Junayd de Bagdad disait : « Cette science qui est la nôtre est liée au Livre et à la Sunna. » L’âme apaisée n’est pas une âme libérée de ce lien, mais une âme pleinement installée en lui.

Le compte de soi et le repentir. Le reproche de la deuxième étape n’est pas perdu. Le serviteur se demande des comptes chaque jour, voit ses fautes et se repent. Cette répétition adoucit lentement l’âme. La muhasaba continue dans l’âme apaisée, mais elle n’est plus accusation ; elle est soin.

La compagnie et le guide. Le soufisme anatolien ne conseille pas de marcher seul sur ce chemin. Rester près d’un maître et rejoindre un cercle de sohbet rend plus difficile à l’âme de se tromper elle-même. On tend à voir sa propre étape plus haute qu’elle n’est ; le guide corrige cette erreur.

Le contentement. L’étape qui suit la paix est radiya : être satisfait de Dieu. Mais la graine de ce contentement est semée ici. Le serviteur sait que le côté amer du destin et son côté doux viennent de la même source. Le vers d’Ibrahim Hakki d’Erzurum, « Voyons ce que fait le Seigneur ; quoi qu’Il fasse, Il le fait avec beauté », est l’expression anatolienne la plus connue de cet état, et son Tefviznâme est cet état mis en vers du début à la fin.

Dans une invocation rapportée dans les recueils de hadiths, le Prophète prie : « Ô Dieu, je Te demande une âme apaisée en Toi, qui croit à Ta rencontre, qui est satisfaite de Ton décret et qui se contente de ce que Tu donnes » (al-Tabarani, al-Mu’jam al-Saghir). Cette prière rassemble en une seule phrase tous les éléments de l’âme apaisée : la foi, le contentement, la suffisance.

L’âme apaisée dans le soufisme anatolien

En Anatolie, les étapes de l’âme forment la colonne vertébrale du cursus de cheminement spirituel des ordres, avant tout dans l’ordre halveti. Les maîtres halvetis ont associé les sept étapes à sept noms divins (esma-i seb’a). Dans ce schéma, le dhikr de l’âme apaisée est le nom al-Haqq, le Réel. Le sens est clair : l’âme se pose en se souvenant du Réel et en s’appuyant sur le Réel.

Ces vers de Yunus Emre sont la voix de l’âme apaisée :

Je ne me réjouis pas d’avoir Je ne m’afflige pas de manquer Ton amour est ma consolation C’est Toi qu’il me faut, Toi seul

Ici, avoir et ne pas avoir, richesse et pauvreté n’ébranlent pas le coeur. L’âme s’est attachée à une seule chose ; le reste va et vient. Yunus ne dit pas cela dans la langue des savants, mais dans la langue du peuple. C’est la marque du soufisme anatolien : parler des stations profondes avec des mots que tout le monde comprend.

Le roseau de Rumi, lui aussi, se lamente de la douleur d’avoir été coupé de la roselière, et les commentateurs ont lu cette plainte comme la nostalgie d’un retour à l’origine. Le Chant du roseau est le poème de cette nostalgie. L’adresse de la sourate al-Fajr, « Retourne vers ton Seigneur », en est la réponse.

Non pas la fin du chemin, mais son milieu

Deux dangers attendent celui qui atteint l’âme apaisée.

Le premier est de s’arrêter. La paix est douce, et l’on veut y rester. Mais la carte compte encore trois étapes : radiya, mardiyya, kamila. L’âme apaisée n’est pas un lieu de repos, mais une halte au milieu du chemin.

Le second est de s’y croire. Celui qui trouve un peu de calme intérieur peut supposer qu’il a atteint l’âme apaisée. La tradition connaît bien ce piège. La maladie la plus subtile de l’âme inspirée est l’ujb, l’admiration de soi. Celui qui juge lui-même de son propre état se trompe le plus souvent. C’est pourquoi les maîtres voulaient que l’étape soit mesurée non par le serviteur, mais par quelqu’un qui le connaissait de près.

Au bout du compte, l’âme apaisée est aussi un don. Le serviteur travaille, se souvient et se repent ; mais Celui qui donne la paix, c’est Dieu. L’adresse de la sourate al-Fajr est à la fois un ordre et une invitation : « Retourne vers ton Seigneur. » Tout le voyage de l’âme est la réponse à cette invitation.

Sources

  • Le Coran, al-Fajr 89:27-30 ; al-Ra’d 13:28 ; Yusuf 12:53 ; al-Qiyama 75:2 ; al-Baqara 2:260 ; al-Shams 91:7-10
  • al-Bukhari, al-Jami’ al-Sahih, Jana’iz 43
  • al-Tabarani, al-Mu’jam al-Saghir (l’invocation pour l’âme apaisée)
  • al-Qushayri, al-Risala (v. 1046) et Lata’if al-Isharat
  • al-Ghazali, Ihya’ Ulum al-Din, « Kitab Sharh ‘Aja’ib al-Qalb »
  • Süleyman Uludağ, « Nefis », TDV İslâm Ansiklopedisi, vol. 32, 2006
  • Yunus Emre, Divan

Mots-clés

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Raşit Akgül. “Nafs al-Mutma'inna : l'âme apaisée.” sufiphilosophy.org, 3 septembre 2026 . https://sufiphilosophy.org/fr/fondements/nafs-al-mutmainna

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