Le Tawakkul : la confiance en Dieu
Sommaire
Un concept exigeant
Le mot arabe tawakkul désigne la confiance en Dieu, la remise de soi à la providence divine. C’est l’un des concepts les plus importants et les plus mal compris de la tradition soufie. Mal compris, parce qu’il est souvent interprété comme une invitation à la passivité : s’en remettre à Dieu signifierait ne rien faire et attendre que les choses se résolvent d’elles-mêmes. Cette lecture est à l’opposé de ce que la tradition enseigne.
Le Coran commande le tawakkul avec insistance : “Et place ta confiance en Dieu. Dieu suffit comme protecteur” (Coran, 33:3). Mais le même Coran prescrit l’action, le travail, la préparation. Le Prophète Muhammad, interrogé par un bédouin qui demandait s’il devait laisser son chameau sans l’attacher et s’en remettre à Dieu, répondit : “Attache ton chameau, puis fais confiance à Dieu.” Cette parole est devenue la formule la plus concise de l’enseignement soufi sur le tawakkul : agir pleinement, puis confier le résultat à Dieu.
Les trois degrés
Al-Ghazali, dans son Ihya Ulum al-Din, distingue trois degrés du tawakkul à l’aide d’une analogie lumineuse.
Le premier degré est celui de l’avocat. Lorsqu’on engage un avocat compétent et de confiance, on lui confie son affaire et on cesse de s’inquiéter, non pas parce qu’on est passif, mais parce qu’on a confié la gestion de l’affaire à quelqu’un de plus qualifié. On a fait ce qu’on pouvait faire (choisir un bon avocat, lui fournir les informations nécessaires), et le reste est entre ses mains. C’est le tawakkul de celui qui agit, qui prend ses précautions, mais qui ne reste pas éveillé la nuit à s’inquiéter du résultat.
Le deuxième degré est celui de l’enfant avec sa mère. L’enfant ne connaît personne d’autre que sa mère. Il ne s’adresse à personne d’autre. Lorsqu’il a besoin de quelque chose, il ne pense pas à comparer les options. Il va vers sa mère avec une confiance totale et spontanée. Ce degré dépasse le premier parce que la confiance n’est plus raisonnée. Elle est naturelle, instinctive, enracinée dans une relation si profonde qu’elle ne laisse pas de place au doute.
Le troisième degré est celui du mort entre les mains du laveur de morts. Le mort ne résiste pas. Il ne demande pas. Il ne préfère pas être tourné d’un côté plutôt que de l’autre. Il est totalement remis entre les mains de celui qui le manipule. Ce degré est le plus élevé du tawakkul. C’est l’état de celui qui a tellement confié sa volonté à Dieu qu’il ne conserve plus de préférence personnelle. Non pas qu’il n’ait plus de volonté, mais sa volonté est devenue transparente, alignée sur la volonté divine au point de ne plus faire écran.
Tawakkul et action
La question qui revient le plus souvent à propos du tawakkul est celle de sa compatibilité avec l’action. Si l’on fait confiance à Dieu, doit-on cesser d’agir ? La réponse de la tradition est un non catégorique.
Le tawakkul ne porte pas sur l’action. Il porte sur le résultat. L’homme de tawakkul agit pleinement. Il laboure son champ, il étudie, il prend ses médicaments, il planifie. Mais il ne s’identifie pas au résultat de ses actions. Il sait que le résultat ne dépend pas uniquement de lui. Il a fait sa part, et il confie le reste à Celui qui gouverne toutes les causes.
Al-Muhasibi, l’un des premiers systématiciens du tasawwuf, formulait cette distinction avec précision. L’action est un devoir (fard). Le tawakkul est un état (hal). Les deux ne s’excluent pas. Ils opèrent à des niveaux différents. L’action concerne le corps et l’intellect. Le tawakkul concerne le coeur. Un homme peut travailler avec ses mains tout en maintenant dans son coeur une confiance absolue que le résultat est entre les mains de Dieu.
Les maîtres soufis étaient eux-mêmes des hommes d’action. Ibrahim ibn Adham travaillait comme moissonneur. Bishr al-Hafi vivait du travail de ses mains. L’imam al-Ghazali enseignait, voyageait, écrivait. Le tawakkul ne les rendait pas passifs. Il les rendait libres, libres de l’anxiété du résultat, libres de la tyrannie de l’inquiétude, libres d’agir avec plénitude parce qu’ils n’étaient pas paralysés par la peur de l’échec.
La maladie de l’inquiétude
Le tawakkul est le remède soufi à une maladie que la tradition identifie comme l’un des principaux obstacles sur le chemin : l’inquiétude (hamm). L’inquiétude est la projection du coeur dans un futur incertain, la tentative de contrôler par la pensée ce que la pensée ne peut pas contrôler. Elle consume l’énergie, fracture l’attention, empêche la présence et transforme chaque moment en antichambre d’un moment futur qui n’est jamais vécu quand il arrive, parce que le coeur est déjà parti vers le moment suivant.
Ibn Ata’illah al-Iskandari, dans ses Hikam, formule cette idée avec une concision remarquable : “Ton désir de te décharger de ce que Dieu a pris en charge est un signe de la vivacité de tes illusions.” L’illusion en question est celle du contrôle. L’homme inquiet croit qu’en s’inquiétant, il exerce un pouvoir sur les événements. En réalité, il n’exerce aucun pouvoir. Il se consume.
Le tawakkul libère de cette consommation. Non pas en supprimant la pensée du futur, mais en changeant la relation au futur. Le futur n’est plus une menace à maîtriser. Il est un espace confié à la sagesse divine. Cette confiance ne rend pas naïf. Elle rend disponible. L’homme de tawakkul est présent à ce qu’il fait, parce que son coeur n’est pas dispersé dans les hypothèses sur ce qui pourrait arriver.
Le tawakkul et les causes
L’une des subtilités du tawakkul soufi concerne la relation aux causes (asbab). Dieu a organisé le monde selon un système de causes et d’effets. Respecter ce système est un devoir. Négliger les causes sous prétexte de tawakkul n’est pas de la confiance en Dieu. C’est de la présomption (ghurur).
Le malade qui refuse de prendre ses médicaments en invoquant le tawakkul ne fait pas preuve de confiance. Il fait preuve d’arrogance, parce qu’il prétend que sa situation est au-dessus des lois que Dieu a établies pour le fonctionnement du monde. Le véritable tawakkul respecte les causes tout en sachant que les causes ne sont pas la source ultime de l’effet. Le médicament soigne, mais c’est Dieu qui guérit. Le travail produit un revenu, mais c’est Dieu qui pourvoit. Les causes sont des moyens, non des fins. Le tawakkul consiste à utiliser les moyens sans les idolâtrer.
Le tawakkul dans la vie quotidienne
Comment pratique-t-on le tawakkul au quotidien ? La tradition soufie offre des indications concrètes.
Premièrement, agir avec plénitude. Faire ce qui doit être fait, le faire bien, le faire avec attention. Ne pas bâcler sous prétexte que Dieu s’occupera du reste.
Deuxièmement, ne pas s’inquiéter du résultat une fois l’action accomplie. Lâcher prise sur ce qui échappe au contrôle. Accepter que le résultat puisse être différent de ce que l’on espérait, et que cette différence puisse contenir une sagesse inaccessible à la compréhension immédiate.
Troisièmement, cultiver la reconnaissance. Le tawakkul est renforcé par le souvenir des fois où la providence a agi de manière inattendue, où ce qui semblait une catastrophe s’est révélé être un bienfait, où ce qui semblait un échec était en réalité une redirection.
“Attache ton chameau, puis confie-le à Dieu. L’attache est ta part. Le résultat est la Sienne.”
Sources
- Coran, 3:159, 5:11, 33:3, 65:3
- Abu Hamid al-Ghazali, Ihya Ulum al-Din (v. 1097-1104)
- Al-Harith al-Muhasibi, al-Ri’aya li-Huquq Allah (v. 850)
- Ibn Ata’illah al-Iskandari, al-Hikam al-Ata’iyya (v. 1290)
- Abu al-Qasim al-Qushayri, al-Risala al-Qushayriyya (v. 1046)
- Al-Tirmidhi, Jami al-Tirmidhi, Hadith sur le chameau
Mots-clés
Citer cet article
Raşit Akgül. “Le Tawakkul : la confiance en Dieu.” sufiphilosophy.org, 1 avril 2026. https://sufiphilosophy.org/fr/sagesse-quotidienne/tawakkul.html
Articles connexes
L'Adab : l'art de la conduite juste
L'adab dans la tradition soufie : pourquoi la courtoisie spirituelle n'est pas une simple étiquette mais le fondement de tout le chemin, de la relation avec Dieu à la discipline intérieure de l'âme.
La Maison d'hôtes : le poème de Rumi sur l'acceptation radicale
La Maison d'hôtes de Rumi : comment ce court poème enseigne l'art d'accueillir chaque émotion comme un visiteur envoyé par la providence, et ce que cette pratique révèle sur la nature de l'âme.
Le Faqr : la pauvreté spirituelle
Le faqr dans la tradition soufie : pourquoi la pauvreté spirituelle n'est pas le dénuement matériel mais la reconnaissance que l'âme n'a rien en propre, et comment cette reconnaissance ouvre la porte de la richesse véritable.