Quoi qu'Il fasse, Il le fait avec beauté : le Tefvizname d'Ibrahim Hakki
Sommaire
Il est un poème vers lequel les Anatoliens se sont tournés au bord des tombes et au chevet des malades, dans les années de sécheresse et dans les nuits de peur, depuis près de trois siècles. C’est le Tefvizname, le Poème de la Remise confiante, écrit par Erzurumlu Ibrahim Hakki, et il termine chaque strophe par un vers devenu proverbe sur les lèvres turques : Mevla gorelim neyler, neylerse guzel eyler. Voyons ce que le Seigneur fera ; quoi qu’Il fasse, Il le fait avec beauté.
Dieu change les maux en biens ; ne pense pas qu’Il fasse autrement. Le connaissant le contemple, émerveillé : voyons ce que le Seigneur fera, quoi qu’Il fasse, Il le fait avec beauté.
Place ta confiance en le Vrai, remets-Lui ton affaire et trouve le repos, sois patient, et sois content : voyons ce que le Seigneur fera, quoi qu’Il fasse, Il le fait avec beauté.
Là où tu restes sans recours, soudain Il lève le voile ; la blessure même devient le remède : voyons ce que le Seigneur fera, quoi qu’Il fasse, Il le fait avec beauté.
Erzurumlu Ibrahim Hakki (m. 1780), le Tefvizname, tiré du Marifetname
L’homme qui a cartographié la création
Ibrahim Hakki naquit à Erzurum en 1703 et devint l’un des derniers grands polymathes du savoir anatolien. Son œuvre immense, le Marifetname, le Livre de la Connaissance, rassembla l’astronomie, l’anatomie, la science de l’âme et la métaphysique en une seule tentative de lire la création comme un livre dont l’auteur est Dieu. Vers sa fin, il y consigna ce poème, une distillation de tout ce que le grand livre soutient, assez bref pour être porté dans la mémoire de quelqu’un qui ne pouvait en lire une seule page.
Voilà le génie du Tefvizname. La science était pour le petit nombre. La consolation était pour tous.
Dieu change les maux en biens
Le premier vers énonce tout le credo : Hak serleri hayreyler, Dieu change les maux en biens. Pour le croyant ce n’est pas un sentiment mais une station de la foi. La croyance au décret divin, au qadar, est l’un des fondements de l’islam, et la tradition anatolienne la tient sans broncher : rien n’atteint une personne sinon par la science et la volonté de Dieu, et Dieu est al-Hakim, le Sage par excellence, dont la sagesse est bonne même lorsque son visage est dur.
Le Coran le dit clairement : « Il se peut que vous ayez de l’aversion pour une chose alors qu’elle est un bien pour vous, et il se peut que vous aimiez une chose alors qu’elle est un mal pour vous. Dieu sait, et vous ne savez pas » (2:216). Le poème ne nie pas que le mal soit ressenti comme un mal. Il nie que le mal soit le dernier mot. L’arif, celui qui connaît, « le contemple, émerveillé », seyreyler, car il a vu, encore et encore, le bien que Dieu replie à l’intérieur de ce qui ressemblait à une ruine.
Les quatre mouvements de l’abandon
La deuxième strophe est une échelle, et chaque barreau porte un nom dans la tradition. Tevekkul, la confiance : place ton appui sur le Vrai. Tefviz, la remise : remets-Lui l’affaire elle-même et trouve le repos. Sabr, la patience : tiens ferme à travers ce que tu ne peux changer. Rida, le contentement : ne te contente pas d’endurer le décret, consens-y.
L’ordre importe, et importe aussi ce qu’il ne dit pas. La confiance ne signifie pas l’abandon de l’effort. Le croyant attache sa monture, puis se confie, comme le Prophète l’a enseigné. Le tefviz commence là où l’effort s’achève : lorsque tu as fait ce qui t’incombait, tu rends l’issue à son Propriétaire. Ce que le poème demande n’est pas la passivité. C’est la différence entre un cœur qui ronge ce qu’il ne peut tenir et un cœur qui l’a déposé à la seule porte où il est en sûreté.
La blessure devient le remède
« Là où tu restes sans recours, soudain Il lève le voile. » C’est le cœur du poème, et il porte la sagesse que le Coran rapporte à travers Khidr (18:65 à 82) : la barque endommagée à dessein pour que la saisie d’un tyran l’épargne, l’épreuve qui était une miséricorde sous le masque du dommage. Nacar kalacak yerde, précisément là où tu as épuisé tes options, le voile est retiré et le dessein apparaît.
Derman olur ol derde, la blessure même devient le remède de cette blessure. Les poètes anatoliens y sont revenus encore et encore : la douleur qui semble ne faire que prendre est souvent la main qui ouvre. Le croyant qui a un peu vécu l’a vu se produire, et ce souvenir est ce qui lui permet de chanter le refrain avant que le dessein n’ait paru, alors qu’il est encore dans l’obscurité.
Ne dis pas pourquoi en est-il ainsi
Parmi les strophes non citées ici, un vers garde tout le poème : deme su nicin soyle, ne dis pas pourquoi en est-il ainsi. Ce n’est pas une interdiction de penser. C’est l’adab, la courtoisie du serviteur devant le décret de son Seigneur. Objecter au décret, c’est revendiquer une connaissance que l’on n’a pas, dresser la petite lampe du moi contre la sagesse qui a éclairé les dix-huit mille mondes. L’arif n’objecte pas. Il contemple, et il attend de voir ce que le Seigneur fera, confiant ce regard même à Celui qui est regardé.
Le refrain comme litanie
Mevla gorelim neyler, neylerse guzel eyler. Dit une fois, c’est un vers. Dit encore et encore, il devient un dhikr, un rappel qui réancre le cœur en Celui qui tient le lendemain. Voilà comment l’Anatolie a porté le poème : non comme un argument à gagner mais comme un souffle à prendre, encore et encore, jusqu’à ce que le tremblement s’apaise. Une mère le disait au-dessus d’un enfant malade. Un village le disait sur une récolte perdue. Il ne faisait pas disparaître la peur. Il déplaçait la peur à sa juste place, sous la sagesse de Dieu plutôt qu’au-dessus d’elle.
Il a fait avec beauté
Le poème s’élève jusqu’à un serment. Dans sa strophe finale Ibrahim Hakki ne dit pas que Dieu a peut-être bien fait, ou qu’Il se révélera avec le temps avoir bien fait. Il le jure : vallahi guzel etmis, billahi guzel etmis, tallahi guzel etmis, par Dieu Il a fait avec beauté, par Dieu Il a fait avec beauté, par Dieu Il a fait avec beauté. Le triple serment est le langage du rida à son sommet, là où le cœur n’attend plus que le bien paraisse avant d’y consentir. Il consent maintenant, dans l’obscurité, sur la force de Qui agit, non sur la force de ce qui peut encore être vu.
Voilà le don que le Tefvizname a fait au monde turcophone depuis trois cents ans. Il ne promet pas que rien ne fera mal. Il promet que rien n’est perdu, que Celui dont les noms sont miséricorde et sagesse est Celui dont la main est en toute chose, et que le serviteur qui peut dire neylerse guzel eyler et le penser vraiment a trouvé le repos vers lequel le chemin tout entier menait.
Sources
- Erzurumlu Ibrahim Hakki, Marifetname (1757), le Tefvizname
- Coran : 2:216, 18:65-82, 65:3, 64:11
- Boukhari, Sahih (le hadith « attache ta monture et confie-toi »)
- Annemarie Schimmel, Mystical Dimensions of Islam (1975)
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Raşit Akgül. “Quoi qu'Il fasse, Il le fait avec beauté : le Tefvizname d'Ibrahim Hakki.” sufiphilosophy.org, 1 juin 2026 . https://sufiphilosophy.org/fr/poemes/ce-quil-fait-est-beau.html