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Pratiques

Le Dhikr : l'art du souvenir divin

Par Raşit Akgül 1 avril 2026 12 min de lecture

« Souvenez-vous de Moi, Je Me souviendrai de vous » (Coran 2:152). Dans ce verset bref repose le germe d’une science entière. « N’est-ce pas par le souvenir de Dieu que les coeurs s’apaisent ? » (13:28). Ce ne sont pas des recommandations poétiques. Ce sont des descriptions d’un mécanisme. Quelque chose se produit dans le coeur humain lorsqu’il se consacre à l’acte du souvenir. Ce quelque chose est aussi précis et reproductible que n’importe quel phénomène du monde naturel. Ce que la tradition soufie appelle dhikr est le déploiement systématique d’une pratique que le Coran lui-même prescrit. Au fil des siècles, elle a été affinée pour devenir l’une des technologies de conscience les plus sophistiquées que le monde ait jamais produites.

Qu’est-ce que le dhikr ?

Dans sa forme la plus simple, le dhikr est la répétition de noms divins ou de formules sacrées. La ilaha illa’llah (il n’y a de dieu que Dieu), Allahu Akbar (Dieu est le plus grand), SubhanAllah (gloire à Dieu), l’un des quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu, des versets du Coran. Les formes varient. Le principe reste le même.

Le dhikr peut être prononcé à voix haute (dhikr al-lisan, le souvenir manifeste). Il peut être accompli en silence dans le coeur, sans aucun signe extérieur (dhikr al-qalb, le souvenir caché). Il peut être pratiqué seul dans le silence précédant l’aube ou en commun dans un cercle de pratiquants. Il peut durer quelques minutes ou plusieurs heures. Il peut être exécuté avec un chapelet (tasbih), avec les doigts ou sans aucun instrument de comptage. Dans tous les cas, l’essence demeure identique : le pratiquant dirige son attention vers les noms divins et l’y maintient. Cette attention se disperse ordinairement sur mille objets mondains. Le dhikr la rassemble.

Cela semble simple. Ce ne l’est pas. Quiconque a tenté de maintenir son attention sur un seul point pendant ne serait-ce que soixante secondes sait combien l’esprit est agité, combien il produit inlassablement pensées, souvenirs, projets et inquiétudes.

L’objection du sceptique

« Comment la répétition mille fois d’un même mot peut-elle avoir un sens ? » Cette question mérite une réponse sérieuse.

L’objection présuppose qu’un esprit qui ne pratique pas le dhikr est un esprit au repos, installé dans un état neutre. Or c’est précisément faux. L’esprit n’est jamais au repos. Il répète toujours quelque chose. Les sciences cognitives ont un terme pour cette activité de fond : le Default Mode Network. Lorsque l’esprit n’est pas engagé dans une tâche précise, il retombe dans un traitement autoréférentiel. Il répète le passé. Il s’inquiète de l’avenir. Il rejoue des conversations. Il construit et renforce le récit du « moi ».

Considérez honnêtement ce que fait votre esprit lorsqu’on le laisse à lui-même. Il répète vos soucis, vos blessures, vos désirs. Le nafs, le moi-ego que la psychologie soufie cartographie avec tant de précision, est fondamentalement une machine à répéter. « Je ne suis pas assez bien », répété dix mille fois inconsciemment, reste de la répétition. La question n’a jamais été de savoir si la répétition façonne la conscience. Elle la façonne, toujours. La question est : que répète-t-on ?

Le dhikr n’introduit pas la répétition dans un esprit auparavant silencieux. Il redirige une répétition qui avait déjà lieu. Au lieu que le nafs répète ses angoisses, la langue et le coeur répètent les noms de Dieu. Ce n’est pas de la suppression. C’est du déplacement. L’ancien schéma n’a pas besoin d’être combattu. Il doit être remplacé.

Les trois étapes

Les maîtres soufis classiques décrivent trois étapes du dhikr, et ces étapes cartographient le voyage de la surface vers la profondeur avec une clarté remarquable.

La première étape est le dhikr de la langue. Le pratiquant apprend les mots et les répète. À ce stade, l’expérience est largement mécanique. La langue se meut, les sons sont produits, mais le coeur peut être ailleurs. Le pratiquant peut ressentir de l’ennui, de la distraction ou du doute. C’est normal et attendu. Un musicien qui pratique ses gammes ne ressent pas encore la musique. Il ressent la maladresse de ses doigts sur des cordes peu familières.

La deuxième étape est le dhikr du coeur. Ici, quelque chose bascule. Les mots, répétés assez longtemps et avec suffisamment de sincérité, commencent à descendre sous la surface de l’articulation consciente. Le coeur se met à pulser au rythme du souvenir. Le pratiquant peut constater que le dhikr se poursuit même lorsqu’il ne l’exécute pas consciemment. L’imam al-Ghazali décrit dans son Ihya Ulum al-Din cette étape comme le point où le dhikr passe de quelque chose que le pratiquant fait à quelque chose qui se produit dans le pratiquant. À la première étape : « Je me souviens de Dieu. » À la deuxième : « Le souvenir s’élève en moi. »

La troisième étape est le dhikr de l’âme (dhikr al-ruh). Ici, le pratiquant en tant qu’entité séparée accomplissant un acte s’efface. Ce qui demeure n’est pas le vide, mais la plénitude : le souvenir lui-même, sans un « se souvenant » qui s’en tienne séparé. Cela correspond à ce que la tradition soufie appelle fana : la purification du moi-ego. La distinction entre Créateur et créature reste réelle et inviolable. Ce qui se dissout, ce n’est pas le soi, mais la prétention du soi à la souveraineté.

La connexion au souffle

De nombreuses formes de dhikr sont synchronisées avec la respiration, et cette synchronisation n’est pas accessoire. Elle est au coeur de la puissance transformatrice de la pratique.

Dans une méthode répandue, le pratiquant expire sur La (« non ») et inspire sur ilaha illa’llah (« de dieu que Dieu »). L’expiration porte la négation : le lâcher-prise de tout ce qui n’est pas Dieu. L’inspiration porte l’affirmation : l’accueil de la réalité divine. Le souffle devient théologie. Chaque cycle respiratoire devient une mise en acte miniature du tawhid, la déclaration de l’unicité divine.

Pourquoi le souffle ? Parce que le souffle est le processus involontaire le plus intime. En couplant les paroles sacrées à ce rythme, le pratiquant ancre le souvenir dans le fonctionnement autonome du corps. Le dhikr se poursuit même lorsque l’attention consciente vacille, porté par le souffle qui ne s’arrête pas. C’est ainsi que le dhikr de la langue devient le dhikr du coeur : les mots migrent du volontaire à l’involontaire, de l’effort à la nature.

La tradition naqshbandiyya a développé cette connexion avec une précision particulière. Dans leur méthode, le pratiquant visualise le nom divin inscrit sur le coeur, coordonné avec la respiration, créant un circuit fermé où souffle, attention et souvenir ne font plus qu’un.

Les quatre-vingt-dix-neuf noms

Le Coran et la tradition prophétique enseignent que Dieu possède quatre-vingt-dix-neuf noms, chacun révélant un attribut de la réalité divine. Al-Rahman (le Tout-Miséricordieux), Al-Alim (l’Omniscient), Al-Sabur (le Patient), Al-Wadud (l’Aimant). Ces noms ne sont pas des étiquettes interchangeables. Chacun porte une qualité spécifique, et la pratique du dhikr avec un nom particulier cultive cette qualité dans le coeur du pratiquant.

Un maître soufi prescrit souvent un nom spécifique à un disciple en fonction de son état spirituel. Celui qui est submergé par la peur peut recevoir Al-Salam (la Paix). Celui qui souffre d’arrogance peut recevoir Al-Mutakabbir (le Suprême en Grandeur), car contempler la véritable grandeur dissout la fausse. Celui qui traverse l’épreuve peut recevoir Al-Sabur (le Patient). La prescription est individualisée, comme en médecine : le remède dépend de la maladie.

Cette approche révèle une psychologie subtile. Les noms divins ne sont pas simplement récités pour accumuler des mérites. Ils sont des instruments de transformation. Lorsque le pratiquant répète Al-Wadud (l’Aimant) des milliers de fois, il ne cherche pas à informer Dieu qu’Il est aimant. Il ouvre en lui-même un espace où la qualité de l’amour divin peut se déployer. Le dhikr est moins une parole adressée à Dieu qu’une ouverture à ce que Dieu dépose dans le coeur.

La halqa : le cercle du souvenir

Le dhikr se pratique à la fois seul et en communauté, et la forme communautaire, la halqa (cercle), possède une puissance propre.

Dans une halqa, les pratiquants s’assoient ou se tiennent debout en cercle et accomplissent le dhikr ensemble, sous la guidance d’un meneur. Les rythmes se synchronisent. Les respirations s’alignent. Les voix individuelles fusionnent en un son unique. Quelque chose se produit dans cette convergence qui ne se produit pas dans la pratique solitaire.

La physique offre une analogie. Lorsque des oscillateurs indépendants sont placés à proximité les uns des autres, ils tendent à se synchroniser, un phénomène que la science appelle l’entraînement de phase. Les horloges à pendule fixées au même mur finissent par osciller à l’unisson. Les lucioles dans certaines forêts d’Asie du Sud-Est clignotent simultanément. Quelque chose de comparable se produit dans le cercle de dhikr : les oscillations individuelles de la conscience se couplent et se renforcent mutuellement.

La pratique communautaire du dhikr remplit aussi une fonction sociale inséparable de sa fonction spirituelle. Le cercle dissout les hiérarchies. Le riche et le pauvre s’assoient côte à côte et prononcent les mêmes paroles. Le professeur et l’ouvrier, le jeune et l’ancien deviennent égaux dans leur acte commun de souvenir. Cette dissolution temporaire des distinctions sociales n’est pas un effet secondaire agréable. Elle est intrinsèque à la pratique. Le souvenir de Dieu implique l’oubli momentané du rang, du statut et de la prétention.

Déplacement, non addition

Un point crucial distingue la compréhension soufie du dhikr de la simple « technique de méditation ». Le dhikr n’est pas quelque chose qu’on ajoute à une vie par ailleurs inchangée, comme on ajouterait un cours de yoga à un emploi du temps. C’est un déplacement.

Le principe est simple : la conscience est comme un récipient. Elle ne peut contenir qu’un certain volume à la fois. Lorsque le souvenir de Dieu remplit le récipient, ce qui l’occupait auparavant, les soucis, les attachements, les obsessions du nafs, est progressivement déplacé. Non pas combattu, non pas réprimé, mais naturellement évincé par quelque chose de plus grand.

C’est pourquoi les maîtres insistent sur le fait que le dhikr doit imprégner la vie quotidienne. Il ne s’agit pas d’une parenthèse spirituelle entre deux segments de vie profane. L’objectif est que le souvenir devienne le fond sonore permanent de la conscience, le rythme sur lequel toutes les autres activités se superposent. Lorsqu’on mange, le souvenir continue. Lorsqu’on travaille, le souvenir continue. Lorsqu’on parle, le souvenir continue. Il devient, selon l’expression classique, comme la respiration : on ne l’interrompt jamais volontairement.

Le Prophète Muhammad (que la paix soit sur lui) a dit : « La différence entre celui qui se souvient de son Seigneur et celui qui ne s’en souvient pas est comme la différence entre le vivant et le mort » (Bukhari). La formule est radicale. Celui qui ne se souvient pas n’est pas simplement inattentif ; il est, d’un certain point de vue, endormi à la vie réelle. Le dhikr est l’acte même de s’éveiller.

Le dhikr dans les différents ordres

Chaque ordre soufi (tariqa) a développé ses propres formes de dhikr, adaptées à sa méthode pédagogique.

Les Mevlevis ont intégré le dhikr au mouvement tournoyant du sema, où la rotation corporelle et la répétition intérieure ne font qu’un. Les Naqshbandis pratiquent un dhikr exclusivement silencieux (dhikr-i khafi), si discret qu’un observateur extérieur ne peut en déceler la moindre trace. Les Qadiris sont connus pour un dhikr vocalement puissant, parfois accompagné de mouvements corporels rythmiques. Les Shadhilis ont élaboré des formules de dhikr d’une grande beauté littéraire, les ahzab et awrad, qui combinent invocation et réflexion contemplative.

Ces différences ne sont pas des divergences doctrinales. Elles reflètent la reconnaissance que les êtres humains sont divers dans leur tempérament et qu’une seule méthode ne convient pas à tous. Le coeur du dhikr, diriger l’attention vers Dieu et l’y maintenir, reste identique dans toutes les voies.

Le paradoxe du souvenir

Le Coran ne dit pas « souvenez-vous de Moi » comme s’il fallait se rappeler un fait oublié. Le souvenir dont il est question n’est pas de l’ordre de la mémoire, mais de l’ordre de la présence. Se souvenir de Dieu, c’est devenir présent à une réalité qui n’a jamais cessé d’être là. L’oubli (ghaflah) n’est pas une perte d’information ; c’est un voile sur le coeur. Le dhikr ne crée pas le lien avec le divin. Il ôte les couches qui le recouvrent.

C’est pourquoi les maîtres parlent parfois du dhikr non pas comme d’un effort humain dirigé vers Dieu, mais comme de la réponse du coeur à un appel qui l’a toujours précédé. « Il les a aimés avant qu’ils ne L’aiment » (Coran 5:54). Le dhikr du serviteur est la réponse au dhikr de Dieu. Avant que vous ne vous souveniez de Lui, Il se souvenait de vous.

« Le souvenir de Dieu est le polissage du coeur. Plus on polit, plus le miroir reflète la lumière. » Al-Ghazali, Ihya Ulum al-Din

Sources

  • Al-Ghazali, Ihya Ulum al-Din (XIe siècle)
  • Al-Qushayri, Al-Risala al-Qushayriyya (XIe siècle)
  • Ibn Ata’Illah al-Iskandari, Miftah al-Falah wa Misbah al-Arwah (XIIIe siècle)
  • Abu Talib al-Makki, Qut al-Qulub (Xe siècle)
  • Al-Hujwiri, Kashf al-Mahjub (XIe siècle)
  • Ahmad ibn Ajiba, Mi’raj al-Tashawwuf ila Haqa’iq al-Tasawwuf (XIXe siècle)

Mots-clés

dhikr souvenir noms divins pratique soufie méditation

Citer cet article

Raşit Akgül. “Le Dhikr : l'art du souvenir divin.” sufiphilosophy.org, 1 avril 2026. https://sufiphilosophy.org/fr/pratiques/dhikr.html