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Récits

Le perroquet et le marchand

Par Raşit Akgül 1 avril 2026 10 min de lecture

Le récit

Un marchand possédait un perroquet magnifique qu’il gardait dans une cage dorée. Le perroquet parlait avec éloquence, chantait des mélodies, et le marchand l’aimait profondément. Un jour, le marchand s’apprêta à partir en voyage vers l’Inde. Avant de partir, il demanda à chacun de ses serviteurs et de ses proches quel cadeau ils souhaitaient qu’il leur rapporte. Lorsque vint le tour du perroquet, celui-ci dit : “Quand tu seras en Inde, là où vivent les perroquets dans les forêts, trouve mes semblables et raconte-leur ma condition. Dis-leur qu’un perroquet qui les aime languissant dans une cage, qui les salue et qui demande s’il est juste qu’il meure d’envie tandis qu’eux sont libres parmi les roses.”

Le marchand promit et s’en alla. Arrivé en Inde, il trouva des perroquets dans la forêt et transmit le message de son perroquet. À peine eut-il fini de parler qu’un des perroquets sauvages vacilla, tomba de sa branche et mourut. Le marchand fut saisi de regret. Il se reprocha d’avoir délivré le message, persuadé qu’il avait provoqué la mort du perroquet sauvage, peut-être un parent ou un ami de son perroquet captif.

De retour chez lui, le perroquet en cage demanda : “Où sont mes cadeaux ? Qu’as-tu rapporté pour moi ? Qu’ont dit les perroquets de l’Inde ?” Le marchand, accablé de honte, répondit : “Je regrette d’avoir transmis ton message. L’un des perroquets, en l’entendant, est tombé de son arbre et est mort. Je m’en suis voulu depuis.” À ces mots, le perroquet en cage vacilla, tomba de son perchoir et mourut.

Le marchand, effondré, ouvrit la cage et prit le corps inerte de son perroquet dans ses mains, pleurant amèrement. À l’instant même, le perroquet se releva, s’envola hors de la cage, se posa sur une branche haute et dit au marchand : “Le perroquet de l’Inde m’a envoyé un message par ton intermédiaire, bien que tu ne l’aies pas compris. Son message était : ‘Tu veux être libre ? Fais le mort. C’est ton vivant qui te retient en cage.’”

Le perroquet s’envola vers la liberté.

“La mort avant la mort est le secret. Le perroquet de l’Inde l’a compris. Meurs avant de mourir, et tu découvriras qu’il n’y a pas de mort.”

Masnavi, Livre I, Jalal al-Din Rumi (v. 1258-1273)

La cage dorée

La cage dans laquelle vit le perroquet n’est pas un instrument de torture. Elle est dorée. Le perroquet y est nourri, protégé, aimé. Le marchand n’est pas un geôlier cruel. Il est un propriétaire affectueux qui prend soin de son oiseau. C’est précisément ce qui rend la cage si dangereuse. Si elle était un lieu de souffrance évidente, la fuite serait une évidence. Mais la cage est confortable, et le confort est l’ennemi de la liberté.

Rumi utilise la cage dorée comme métaphore de la condition humaine dans le monde. Le monde n’est pas un lieu de punition. Il est un lieu de confort relatif, de beauté, de relations, de plaisirs légitimes. Mais il est aussi un lieu de limitation. L’âme qui s’y installe avec contentement, qui prend la cage pour son habitat naturel, oublie qu’elle est capable de voler. Le danger n’est pas la souffrance. Le danger est le confort qui engourdit le désir de transcendance.

La tradition soufie ne condamne pas le monde en lui-même. Elle met en garde contre l’oubli. Le monde est un lieu de passage, non une demeure finale. La cage est dorée, mais elle reste une cage. L’oiseau est nourri, mais il ne vole pas. Et un oiseau qui ne vole pas n’est pas pleinement un oiseau, quelle que soit la splendeur de sa cage.

Le message codé

Le coeur de l’histoire est le message du perroquet de l’Inde. Ce message n’est pas verbal. C’est un acte. Le perroquet sauvage ne dit pas à son semblable captif ce qu’il doit faire. Il le montre. Il tombe et meurt. Et par cette mort apparente, il communique la seule stratégie qui puisse ouvrir la cage : mourir au monde pour renaître libre.

Ce mode de communication est typique de l’enseignement soufi. Les vérités les plus profondes ne se transmettent pas par des mots. Elles se transmettent par des actes, par des exemples, par des états. Le maître soufi ne dit pas au disciple comment atteindre le fana. Il lui en montre la réalité dans sa propre vie. Le disciple ne comprend pas par l’intellect. Il comprend par la résonance, par la reconnaissance d’une vérité qu’il ne pouvait pas formuler mais qu’il reconnaît lorsqu’il la voit incarnée.

Le marchand, lui, ne comprend rien au message. Il est présent, il observe, il transmet fidèlement ce qui s’est passé, mais il n’en saisit pas la signification. C’est un intermédiaire inconscient. Rumi utilise souvent ce procédé : l’agent de la transformation est inconscient de son rôle. Le monde lui-même est plein de messages que nous transmettons sans les comprendre, qui atteignent ceux à qui ils sont destinés par des voies que le porteur ne perçoit pas.

Mourir avant de mourir

La formule “meurs avant de mourir” (mutu qabla an tamutu) est l’un des enseignements les plus célèbres de la tradition soufie, attribué au Prophète Muhammad dans certaines collections de hadiths. Le perroquet captif met cet enseignement en pratique. Sa “mort” n’est pas une mort physique. C’est une mort au monde, une mort aux attachements, une mort à l’identité de “perroquet en cage” qui le définissait.

Le fana dont il s’agit ici est précisément cette mort. Ce n’est pas la cessation de l’existence. C’est la cessation de l’identification avec les limitations qui constituaient l’identité apparente. Le perroquet, lorsqu’il “meurt”, ne cesse pas d’être un perroquet. Il cesse d’être un perroquet captif. Il abandonne l’identité que la cage lui avait donnée, et dans cet abandon, il découvre sa nature véritable : un être fait pour voler.

Les maîtres soufis ont longuement médité sur la relation entre la mort et la liberté. Al-Ghazali, dans son Ihya Ulum al-Din, enseigne que l’attachement au monde est la cause première de la peur de la mort. Celui qui est mort au monde n’a plus rien à perdre, et celui qui n’a plus rien à perdre n’a plus de chaînes. La mort volontaire au monde, l’abandon des attachements, est donc la clé de la liberté.

Junayd de Bagdad formulait cet enseignement en termes plus techniques. Le fana, disait-il, est “la mort de tes attributs, pas la mort de ton être”. Ce qui meurt dans le fana, ce n’est pas la personne. Ce sont les couches d’ego, d’autoreprésentation, d’attachement qui constituaient la prison. Ce qui reste après cette mort n’est pas un vide. C’est l’être libéré de ce qui le limitait.

Le marchand et l’incompréhension

Le personnage du marchand est essentiel à la structure de l’histoire. Le marchand aime sincèrement son perroquet. Il pleure sa mort, il ouvre la cage pour le prendre dans ses mains. Mais son amour est un amour de possession. Il aime le perroquet en tant que sien. Il ne comprend pas que le perroquet aspire à une liberté que son amour, aussi sincère soit-il, ne peut pas donner.

Rumi utilise le marchand pour illustrer un type de relation au divin, ou au spirituel, qui est sincère mais fondamentalement possessif. Le marchand n’est pas un méchant homme. Il est un homme qui ne comprend pas que l’amour véritable exige de laisser partir ce que l’on aime. Son amour est un attachement, et l’attachement, aussi tendre soit-il, est une forme de cage.

Lorsque le perroquet “meurt”, le marchand ouvre enfin la cage, non pas par compréhension, mais par chagrin. Et c’est dans ce geste, motivé par la douleur et non par la sagesse, que la liberté devient possible. Rumi observe ainsi que la grâce utilise parfois nos faiblesses mêmes comme instruments de libération. Le marchand ne comprend pas ce qui se passe. Mais son incompréhension ne l’empêche pas de jouer, à son insu, le rôle que la providence lui a assigné.

La forêt et la cage

L’Inde, dans cette histoire, est le lieu d’origine, la patrie du perroquet, l’espace de liberté d’où il a été arraché. Les perroquets de la forêt sont ses semblables libres, ceux qui n’ont jamais été mis en cage. La nostalgie du perroquet captif pour l’Inde est, dans la lecture soufie, la nostalgie de l’âme pour son origine, le souvenir d’un état de liberté antérieur à l’emprisonnement dans le monde des formes.

Cette thématique est centrale dans la poésie de Rumi. L’ouverture même du Masnavi, le célèbre chant du roseau, est un cri de séparation : le roseau arraché à la roselière pleure sa patrie d’origine. Le perroquet séparé de la forêt est une variation du même thème. L’âme est dans le monde, mais elle n’est pas du monde. Sa véritable patrie est ailleurs, et le désir qui la tourmente est le souvenir confus de cette patrie.

Mais Rumi ne prêche pas la fuite du monde. Le perroquet ne s’évade pas de la cage par la force. Il ne perce pas les barreaux. Il meurt à la cage, et la cage s’ouvre d’elle-même. La liberté n’est pas obtenue par un acte de volonté contre le monde. Elle est obtenue par une transformation intérieure qui rend la cage sans objet. Lorsque le perroquet n’est plus un “perroquet captif”, la cage ne le retient plus, non pas parce qu’elle a changé, mais parce qu’il a changé.

La ruse sainte

Un dernier aspect de l’histoire mérite attention. Le perroquet utilise une ruse. Il fait semblant d’être mort. Cette “ruse sainte” (hila) est un motif récurrent dans la tradition soufie. Les maîtres ont souvent utilisé des stratagèmes, des paradoxes, des comportements déroutants pour transmettre un enseignement que la voie directe ne pouvait pas communiquer.

Mais la ruse du perroquet est plus profonde qu’il n’y paraît. “Faire le mort” n’est pas simplement un stratagème pour que le marchand ouvre la cage. C’est une pratique en soi. Le perroquet doit réellement mourir à son identité de captif pour que la ruse fonctionne. S’il faisait semblant sans que rien ne change en lui, le marchand ne serait pas dupe. La mort doit être suffisamment réelle pour tromper celui qui regarde, et elle ne peut être suffisamment réelle que si elle correspond à une transformation intérieure authentique.

Le “faire semblant” devient donc un “devenir réellement”. La ruse se transforme en pratique spirituelle. C’est l’un des paradoxes les plus subtils de l’enseignement soufi : parfois, pour devenir ce que l’on n’est pas encore, il faut commencer par agir comme si on l’était déjà. Non pas par hypocrisie, mais par anticipation. Le perroquet fait le mort, et dans ce faire, il meurt véritablement à ce qui le retenait captif.

“Le perroquet sage a compris ce que les sages en cage ne comprennent pas : la porte de la cage est l’ego, et la clé de cette porte est la mort à soi-même.”

Sources

  • Jalal al-Din Rumi, Masnavi-yi Ma’navi, Livre I (v. 1258-1273)
  • Abu Hamid al-Ghazali, Ihya Ulum al-Din (v. 1097-1104)
  • Abu al-Qasim al-Qushayri, al-Risala al-Qushayriyya (v. 1046)
  • Ali ibn Uthman al-Hujwiri, Kashf al-Mahjub (v. 1075)
  • William C. Chittick, The Sufi Path of Love: The Spiritual Teachings of Rumi (1983)
  • Annemarie Schimmel, The Triumphal Sun: A Study of the Works of Jalaloddin Rumi (1978)

Mots-clés

rumi perroquet liberté fana cage ego

Citer cet article

Raşit Akgül. “Le perroquet et le marchand.” sufiphilosophy.org, 1 avril 2026. https://sufiphilosophy.org/fr/recits/le-perroquet-et-le-marchand.html