Viens voir ce que l'amour m'a fait
Sommaire
Le poème
“Viens voir ce que l’amour m’a fait, il m’a fait chemin de la tête aux pieds. Je marche en brûlant, brûlant, l’amour m’a rendu étranger à moi-même.
Vois ce que l’amour peut faire, il ôte la raison de la tête. Des sultans, il fait des serviteurs, viens voir ce que l’amour m’a fait.”
Yunus Emre, Divan (v. 1300)
Original turc :
Gel gör beni aşk neyledi, baştan ayağa yol eyledi. Ben yürürüm yane yane, aşk ettiğim el eyledi.
Contexte
Ce poème se place aux côtés de L’amour m’a pris à moi-même parmi les oeuvres les plus connues de Yunus Emre. Mais la différence de posture est significative. Le premier poème s’adresse à Dieu : “Je n’ai besoin que de Toi.” Celui-ci s’adresse aux hommes : “Viens et vois.” Le poète a traversé le feu, s’est transformé, et se tient maintenant devant le monde comme preuve vivante de ce que fait l’amour divin.
Yunus Emre composa dans le turc simple de la campagne anatolienne au tournant des treizième et quatorzième siècles. Alors que le persan régnait à la cour et l’arabe chez les savants, Yunus choisit la langue des bergers et des derviches errants. Ce choix était délibéré. Les vérités les plus profondes exigent le langage le plus dépouillé.
Le corps devenu chemin
L’image centrale du poème est saisissante : l’amour a fait du poète un chemin (yol) de la tête aux pieds. Les autres marchent sur lui. Ce n’est pas de l’apitoiement mais une description précise de ce qui advient quand l’ego se dissout. Celui qui a connu le fana n’existe plus pour lui-même. Il devient passage entre l’humain et le divin.
Dans la psychologie soufie, les étapes de l’âme décrivent un dépouillement progressif. L’âme impérieuse (nafs al-ammara) est pleine de ses propres exigences. Au fil des étapes de l’autocritique, de l’inspiration et du contentement, ce qui tombe est la prétention d’être une destination. L’âme purifiée devient un passage, non un arrêt.
L’ego veut être forteresse, monument, un lieu où les autres s’arrêtent et rendent hommage. L’amour transforme la forteresse en route. Tous passent, et la route ne se plaint pas.
Brûler et devenir étranger
Deux conditions définissent l’état du poète : il brûle, et il est devenu étranger à lui-même.
La brûlure est une constante de la poésie soufie de l’amour. Elle apparaît dans le Chant du Roseau de Rumi, où le ney brûle de nostalgie pour la roselière dont il fut coupé. Mais la brûlure de Yunus n’est pas un ornement littéraire. Il dit simplement : “Je marche en brûlant, brûlant.” Le présent est important. Ce n’est pas un souvenir, c’est un état permanent.
L’étrangeté (el eyledi) est tout aussi précise. En ancien turc anatolien, el signifie “étranger.” L’amour a rendu le poète étranger à son ancien moi. Il ne reconnaît plus la personne qu’il était avant l’arrivée de l’amour. C’est une autre expression du fana : la disparition de l’identité construite que la plupart des gens prennent pour leur vrai soi.
La référence à Hallaj
La mention de Mansour al-Hallaj n’est pas décorative. Hallaj fut exécuté à Bagdad en 922 pour avoir prononcé Ana al-Haqq (“Je suis la Vérité”). Pour la tradition soufie, cette parole n’était pas un blasphème mais le témoignage ultime du fana : l’ego avait si complètement brûlé qu’il ne restait que la voix de Dieu.
En invoquant Hallaj, Yunus s’inscrit dans la lignée de ceux que l’amour a détruits et qui y ont trouvé une grâce plutôt qu’un châtiment.
Un acte de témoignage
Le refrain répété, “viens voir ce que l’amour m’a fait,” transforme le poème en acte de témoignage. Le poète n’explique pas l’amour de façon théorique. Il se présente lui-même comme preuve. Son corps en flammes, son étrangeté à son ancien soi, sa transformation en chemin : ce ne sont pas des arguments mais des pièces à conviction.
Cette approche est caractéristique de Yunus Emre et de la tradition soufie anatolienne. Là où Ibn Arabi bâtit des systèmes philosophiques et Rumi tisse des paraboles élaborées, Yunus se place simplement devant vous et dit : regardez. La théologie est dans le regard, pas dans l’explication.
Sources
- Yunus Emre, Divan (v. 1300)
- Annemarie Schimmel, Le Soufisme ou les dimensions mystiques de l’Islam (1975)
- Talat Halman, Yunus Emre and His Mystical Poetry (1972)
Mots-clés
Citer cet article
Raşit Akgül. “Viens voir ce que l'amour m'a fait.” sufiphilosophy.org, 5 avril 2026. https://sufiphilosophy.org/fr/poemes/viens-voir-ce-que-lamour-ma-fait.html
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