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Poèmes

L'amour m'a pris à moi-même

Par Raşit Akgül 1 avril 2026 8 min de lecture

Mis à jour le: 17 juillet 2026

Le poème

L’amour m’a pris à moi-même, c’est le Bien-Aimé qu’il me faut. Je brûle, je brûle jour et nuit, c’est le Bien-Aimé qu’il me faut.

Je ne suis pas venu pour la gloire, je ne suis pas venu pour amasser, je suis venu à cause du Bien-Aimé, c’est le Bien-Aimé qu’il me faut.

Je ne regarde pas la beauté, je ne cherche pas la richesse, mon affaire est avec le Bien-Aimé, c’est le Bien-Aimé qu’il me faut.

Yunus est un pauvre étranger, errant de pays en pays, l’amour du Bien-Aimé m’a rendu fou, c’est le Bien-Aimé qu’il me faut.

Extrait du Divan de Yunus Emre (v. 1240-1321) Traduit de l’ancien turc anatolien

Qui était Yunus Emre ?

Yunus Emre (v. 1240-1321) occupe une place à part dans la tradition littéraire soufie. Rumi écrivait en persan, la langue de la cour et du lettré. Yunus, lui, écrivait dans le turc que parlaient les gens ordinaires. Il a pris les enseignements les plus profonds du tasawwuf et les a coulés dans des mots qu’un berger pouvait saisir sans traducteur, qu’un marchand pouvait chanter en travaillant, qu’une mère pouvait réciter à ses enfants.

On ne sait presque rien de certain sur sa vie. On le tient pour disciple de Tapduk Emre, un maître soufi peu connu de l’Anatolie centrale. Les légendes qui l’entourent sont révélatrices. Dans la plus célèbre, le jeune Yunus est envoyé par son village demander du blé à Tapduk Emre pendant une famine. À la place, Tapduk lui offre un savoir spirituel, la himmet. Yunus, pratique et affamé, insiste pour avoir le blé, et il l’obtient. Sur le chemin du retour, il comprend son erreur et fait demi-tour pour demander la himmet après tout. Tapduk lui dit que l’instant est passé. Yunus le sert alors des années durant dans sa tekke, accomplissant les tâches les plus humbles, avant que le don ne s’ouvre enfin.

Ce récit porte un principe soufi : l’occasion spirituelle suit un temps que l’esprit raisonneur ne commande pas, et la voie qui mène au don passe souvent par de longues saisons de patience et de service. Il explique aussi la simplicité de la poésie de Yunus. Il n’était pas un savant écrivant pour des savants. C’était un homme qui avait fait le travail des cuisines, porté le bois, et attendu.

L’architecture du poème

« Aşkın Aldı Benden Beni » repose sur un seul principe de construction : la répétition. La formule « bana seni gerek seni » (« c’est de Toi que j’ai besoin, de Toi seul ») revient à la fin de chaque strophe comme un battement de coeur. Le procédé est une mise en acte littéraire du dhikr, cette pratique soufie du souvenir répété par laquelle le coeur se vide peu à peu de tout, sauf de la présence du Divin.

Chaque strophe retranche quelque chose de plus. La première retranche le moi (« l’amour m’a pris à moi-même »). La deuxième retranche l’ambition du monde (« je ne suis pas venu pour la gloire »). La troisième retranche le désir des biens (« je ne cherche pas la richesse »). La quatrième retranche jusqu’au nom et à la raison (« m’a rendu fou »). Et lorsque tout a été nommé puis lâché, il reste le Bien-Aimé. Rien que le refrain.

C’est la fana en miniature. Le poème ne décrit pas la fana de loin : il l’accomplit. À la dernière ligne, tout ce qui n’est pas le Bien-Aimé a été relâché, et celui qui suit la logique du poème voit son propre encombrement intérieur se dégager en silence.

« L’amour m’a pris à moi-même »

Le vers d’ouverture, « Aşkın aldı benden beni », compte parmi les plus cités de la littérature turque, et il agit à plus d’un niveau.

Au plus simple, il nomme l’expérience d’un amour si débordant que le sentiment ordinaire du moi se tait. Presque chacun en a connu une version : un instant où la beauté, ou le chagrin, ou l’amour d’un autre est si intense que le murmure constant du « je veux, il me faut, je pense » s’arrête tout net. Yunus désigne quelque chose de plus complet. Il parle d’un amour si total que le « je » qui veut, qui réclame et qui pense s’efface entièrement.

Au niveau soufi, c’est une image exacte de la fana. Le « moi » que l’amour a pris n’est pas la personne. C’est le nafs, l’ego qui exige d’être au centre de tout. L’amour ne détruit pas Yunus. Il lève l’obstacle qui l’empêchait de voir clair. Ce qui a été pris n’était jamais un bien précieux perdu : c’était un voile ôté.

Toute la question tient dans cette différence. On imagine parfois la dissolution du moi comme un anéantissement, la goutte se fondant dans l’océan et cessant tout à fait d’être une goutte. Dans la tradition soufie, la fana n’est pas l’anéantissement de la personne, mais la purification de l’ego. La goutte ne cesse pas d’exister. Elle découvre que son existence a toujours été tenue par l’océan, et que sa prétention à se tenir par elle-même était l’unique et véritable voile. Le serviteur demeure serviteur ; le Seigneur demeure le Seigneur. Ce qui tombe, c’est la construction de l’ego qui avait dérobé cette relation au regard.

La folie de l’amour

Dans la dernière strophe, Yunus se dit « fou » (divane). L’image traverse toute la poésie soufie : l’amant de Dieu paraît fou à la mesure du monde, car il a délaissé les priorités que le monde tient pour sages. Amasser, se faire un nom, se préserver, voilà les marques du bon sens dans la vie ordinaire. Qui renonce à cela pour l’amour de l’Invisible doit, selon cette logique, avoir perdu la raison.

Or les poètes soufis retournent le verdict. Le vrai fou, suggèrent-ils, c’est l’homme qui prend le passager pour le durable, qui passe sa vie à entasser ce que la mort emportera, qui bâtit un moi sur un sol qui bouge au moindre revers de fortune. La « folie » de Yunus Emre est le premier frémissement d’une vraie raison : reconnaître que seul le Bien-Aimé demeure, et que tout le reste est un arrangement de passage.

Ce renversement parcourt toute la tradition, et Rumi y revient sans cesse. La Maison d’hôtes touche la même corde : accepter de lâcher ce que nous croyons nécessaire, afin de recevoir ce dont nous avons vraiment besoin. Le don propre de Yunus Emre est de le dire si simplement que l’enseignement échappe à l’intelligence pour atteindre le coeur.

Yunus Emre et la tradition soufie turque

Yunus Emre compte pour plus que ses poèmes. À bien des égards, il est le fondateur de la culture littéraire et spirituelle turque. Avant lui, la littérature et le savoir sérieux de l’Anatolie se mouvaient en persan et en arabe. Yunus a montré que la langue turque pouvait porter le contenu spirituel le plus profond sans rien perdre, et avec une simplicité qui a tout changé.

Son influence court à travers toute la poésie soufie turque qui a suivi : Kaygusuz Abdal, Pir Sultan Abdal, Niyazi-i Misri, et les innombrables poètes populaires (aşık) qui ont porté en chansons l’enseignement soufi jusqu’aux moindres coins de l’Anatolie. Ce qu’il a commencé n’a jamais été qu’une forme littéraire : c’était une transmission vivante. Dans les villages turcs, ses poèmes se chantent encore, s’apprennent encore par coeur, se reçoivent encore comme une sagesse utile à la vie de tous les jours.

Ce qui étonne, c’est la fidélité de cette transmission jointe à son ouverture. Yunus n’a jamais affadi l’enseignement. Il n’a pas adouci la fana en une métaphore aimable ni rétréci l’amour divin au sentiment. Il a trouvé le moyen de dire les choses les plus dures dans les mots les plus simples, et atteindre pareille simplicité demande une maîtrise.

Lire le poème aujourd’hui

« Aşkın Aldı Benden Beni » parle à quiconque a pressenti que les exigences de l’ego, si pressantes qu’elles paraissent, ne sont peut-être pas la vérité la plus profonde de ce qu’il est. Le poème n’en fait pas la démonstration. Il le chante, et dans ce chant quelque chose se déplace.

Le refrain, « bana seni gerek seni », n’est pas une demande mais un fait établi, atteint par le dépouillement de tout ce qui n’est pas ce fait. Une fois la gloire relâchée, une fois la richesse relâchée, une fois relâchée même l’idée que le monde se fait de la raison, ce qui tient debout est la seule chose qui ne se laisse pas réduire : le Bien-Aimé seul. Toi seul.

Comme Yunus l’a écrit ailleurs : « Le savoir, c’est connaître. Le savoir, c’est se connaître soi-même. Si tu ne te connais pas toi-même, à quoi bon toute ta lecture ? »

Sources

  • Yunus Emre, Divan (v. XIVe siècle)
  • Yunus Emre, Risalat al-Nushiyya (v. XIVe siècle)
  • Annemarie Schimmel, Mystical Dimensions of Islam (1975)
  • Talat Halman, Yunus Emre and His Mystical Poetry (1981)

Mots-clés

yunus emre amour dissolution du soi transformation

Articles connexes

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Raşit Akgül. “L'amour m'a pris à moi-même.” sufiphilosophy.org, 1 avril 2026 (17 juillet 2026dernière modification) . https://sufiphilosophy.org/fr/poemes/lamour-ma-pris-a-moi-meme

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