L'amour m'a pris à moi-même
Sommaire
Le poème
“L’amour m’a pris à moi-même, C’est de l’Ami que j’ai besoin. L’amour consume ceux qu’il saisit, C’est de ce feu que j’ai besoin.
J’étais cru, l’amour m’a cuit, Me voici brûlé par l’amour. L’amour a fait de moi un mets Dont le Bien-Aimé se nourrit.
Ni en ce monde ni en l’autre Je n’ai d’affaire hormis l’amour. Ni au bazar de ce bas-monde Ni au marché de l’au-delà.
Je suis devenu étranger à tout, Mon coeur n’a plus qu’un compagnon. Yunus, ce pauvre, est sans recours : C’est de l’Ami que j’ai besoin.”
Yunus Emre (v. 1238-1320), extrait du Divan. Traduction libre depuis le turc ancien.
Contexte
Ce poème appartient au registre le plus intime de Yunus Emre, celui où le poète ne transmet plus un enseignement mais livre le témoignage de sa propre expérience. L’amour dont il parle n’est pas une métaphore : c’est la force qui l’a littéralement arraché à lui-même.
Yunus Emre s’inscrit dans la grande lignée des poètes soufis de l’amour, aux côtés de Rumi et de Hallaj. Mais là où Rumi déploie de vastes architectures narratives et où Hallaj s’exprime en formules foudroyantes, Yunus Emre parle avec la simplicité de celui qui n’a plus rien à prouver.
Être pris à soi-même
“L’amour m’a pris à moi-même.”
Cette formule concentre l’ensemble de la mystique soufie. Le nafs (le moi, l’ego) est, dans la tradition soufie, le voile principal entre l’être humain et Dieu. Ce voile n’est pas retiré par un effort de volonté mais par la grâce d’un amour qui dépasse les capacités du sujet. On ne se quitte pas soi-même par soi-même : il faut être emporté.
C’est pourquoi les maîtres soufis insistent sur le rôle du ‘ishq (l’amour passionné) comme véhicule de la transformation. La raison peut comprendre qu’il faut dépasser l’ego, mais seul l’amour en a la puissance.
Cru, cuit, brûlé
“J’étais cru, l’amour m’a cuit, me voici brûlé par l’amour.”
Cette image de la cuisson est un classique de la poésie soufie turque. Elle distingue trois états : le ham (cru), celui qui n’a pas encore été touché par le travail spirituel ; le pishte (cuit), celui qui a traversé l’épreuve de la transformation ; et le yanmish (brûlé), celui qui a dépassé même la transformation pour se consumer entièrement.
Cette triple distinction rejoint les étapes du cheminement soufi : la purification de l’âme (tazkiyat al-nafs), l’illumination du coeur (tanwir al-qalb) et l’extinction dans le divin (fana fi’llah). Yunus Emre condense en trois mots ce que les traités de tasawwuf développent sur des centaines de pages.
Ni ce monde ni l’autre
L’un des aspects les plus audacieux de ce poème est le rejet simultané des deux mondes. Yunus Emre ne cherche ni les biens de ce bas-monde (dunya) ni les récompenses de l’au-delà (akhira). Cette attitude, connue dans le soufisme sous le nom de tark al-iradatayn (l’abandon des deux désirs), est la marque des plus hauts degrés de la réalisation.
La célèbre sainte soufie Rabia al-Adawiyya (VIIIe siècle) avait exprimé la même idée en disant : “Je n’adore Dieu ni par peur de l’enfer ni par désir du paradis, mais pour la beauté de Sa Face.” Yunus Emre s’inscrit dans cette lignée de l’amour pur, dépourvu de toute arrière-pensée.
Le pauvre Yunus
Le poème se conclut par la signature caractéristique de Yunus Emre, qui se désigne comme miskin Yunus (le pauvre Yunus). Cette humilité n’est pas une posture : elle est le fruit naturel de la dissolution du moi. Celui qui a été pris à lui-même par l’amour n’a plus rien à revendiquer.
Cette pauvreté spirituelle (faqr) est l’un des thèmes récurrents de la sagesse quotidienne soufie. Les pratiques contemplatives visent précisément à cultiver cet espace de vacuité intérieure où l’Ami peut prendre place.
Mots-clés
Citer cet article
Raşit Akgül. “L'amour m'a pris à moi-même.” sufiphilosophy.org, 1 avril 2026. https://sufiphilosophy.org/fr/poemes/lamour-ma-pris-a-moi-meme.html
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