Skip to content
Maîtres

İsmail Hakkı Bursevî : le Pir de Bursa et le tafsir de l'Esprit

Par Raşit Akgül 18 mai 2026 9 min de lecture

İsmail Hakkı Bursevî (1652-1725) est le grand maître Celveti de Bursa, le polygraphe par qui la silsila Bayrami-Celveti du XVIIIe siècle produit son œuvre la plus durable : le Rûhu’l-Beyân, le plus encyclopédique des commentaires soufis classiques du Coran dans la tradition turco-ottomane. Avec Bursevî la silsila anatolienne atteint sa sixième halka consécutive. Le courant soufi intérieur qui commença avec Ahmad Yasawi au Turkestan, passa par Hacı Bektaş, Hacı Bayram, Akşemseddin et Aziz Mahmud Hüdâyî, se dépose dans un couvent de Bursa, comme une trentaine de volumes qui définissent encore le registre soufi ottoman classique.

Sa tombe à Bursa, à côté de la mosquée et du complexe de tekke qu’il fonda près de Tuzpazarı, reste un lieu de pèlerinage. Sa silsila atteint Hüdâyî par son maître Osman Fazlı el-Atpazârî (1632-1691) et le maître de celui-ci, Zâkirzâde Abdullah Efendi, tous deux khalifas Celveti de la génération qui suit la mort de Hüdâyî. Avec Bursevî la tradition soufie anatolienne produit son dernier grand esprit encyclopédique avant que l’empire n’entre dans son long et lent déclin.

D’Aytos à Bursa

Né en 1652 à Aytos, en Roumélie ottomane (aujourd’hui Bulgarie), dans une famille venue d’Aksaray en Anatolie centrale. Son nom de naissance était İsmail ; Hakkı (surnom marquant son tournant vers le Réel) et Bursevî (nispe de la ville où il vivra et mourra) vinrent plus tard.

Études locales d’abord, puis à Edirne, où il rencontra le maître de sa vie, Osman Fazlı el-Atpazârî, khalifa Celveti de premier plan. Bursevî avait onze ans lors de la rencontre ; à vingt il avait achevé son seyr ü süluk sous Atpazârî et reçu la hilâfet.

Atpazârî l’envoya d’abord à Üsküp (Skopje, aujourd’hui Macédoine du Nord) comme prédicateur. Près de dix ans là, puis à Köprülü (Veles), enfin en 1685 à Bursa, où il fonda son propre couvent et complexe de mosquée. Bursa, première capitale ottomane, ville d’Üftade Efendi, des bazars de soie, sous l’Uludağ : Bursevî la reconnut comme la patrie naturelle de son travail. Quarante ans il y œuvra : prêches dans les grandes mosquées, écriture des œuvres majeures, formation d’une longue série de khalifas, conférences publiques sur le Mesnevi. Mort en 1725 à Bursa, enterré dans la chambre tombale de son propre complexe.

Le maître : Osman Fazlı el-Atpazârî

Osman Fazlı el-Atpazârî (1632-1691) doit son nom au quartier d’Atpazarı à Istanbul. Par Zâkirzâde Abdullah Efendi, il est khalifa de la silsila de Hüdâyî. Tempérament sévère, deux fois exilé par l’État, finalement à Magosa (Famagouste) où il mourut. Sa relation avec Bursevî fut une formation d’une intensité exceptionnelle sur quinze ans. Quand la hilâfet fut donnée, Atpazârî dit à Bursevî qu’il lui avait transmis tout ce qu’il avait reçu lui-même ; la responsabilité de la lignée lui revenait désormais.

Rûhu’l-Beyân : l’œuvre

Le Rûhu’l-Beyân fî Tefsîri’l-Qur’ân est l’œuvre maîtresse de Bursevî. Composé sur trente ans, principalement à Bursa, achevé peu avant sa mort. Le titre signifie soigneusement lu : “L’Esprit de l’exposition claire dans le commentaire du Coran.” Rûh est la clé. Bursevî n’expose pas seulement le sens du Coran. Il transmet la vie intérieure du sens, la présence spirituelle que l’exégèse soufie classique entendait comme la respiration propre du verset.

L’ouvrage compte dix volumes dans les éditions classiques en caractères arabes ottomans. Il commente chaque verset du Coran et puise dans :

  • la chaîne exégétique sunnite classique : Tabari, Zamakhshari (avec corrections), Razi, Baydawi, Qurtubi, Suyuti
  • la chaîne exégétique soufie : Sulami, Qushayri, le tafsir de Qashani historiquement attribué à Ibn Arabi, Nisaburi
  • la tradition fiqh hanafite
  • les recueils de hadith avec une sensibilité critique à l’authenticité
  • et, de manière distinctive, l’ensemble du corpus poétique soufi persan et turc : citations directes massives du Mesnevi de Rumi, souvent en persan avec gloss turc de Bursevî ; vers de Hafiz, Sa’di, Attar et Jami ; ilahis turcs de Yunus Emre et de la ligne Bayrami-Celveti.

Ce qui rend le Rûhu’l-Beyân singulier, c’est cette amplitude littéraire. Aucun tafsir soufi classique antérieur de la tradition turque n’avait tissé l’héritage littéraire mevlevi dans le commentaire coranique à cette échelle. Le verset est commenté ; entre les lignes le Mesnevi respire. Bursevî est la figure par qui les deux grands courants anatoliens, l’héritage Bayrami-Celveti de formation intérieure et l’héritage mevlevi d’exposition poétique, se rencontrent dans un même corps d’œuvre.

Une fenêtre sur la méthode : sourate al-Nûr, verset 35

Pour voir comment Bursevî travaille, le verset de la Lumière (24:35) suffit. Bursevî le prend comme axe doctrinal. Il déroule les lectures classiques : la lecture sunnite de la niche comme poitrine prophétique et de la lampe comme révélation ; la lecture soufie de la niche comme cœur du croyant ; la lecture métaphysique de la lumière comme tajalli des noms divins. Il ne les réduit pas les unes aux autres et ne les met pas en concurrence. Il les montre concentriques : la poitrine du Prophète et le cœur du croyant ne sont pas deux niches différentes mais deux registres d’une seule architecture, et la tajalli qui descend par les deux est une seule descente.

Puis il cite le Mesnevi :

“Chacun cherche en lui ce qui est sien ; la lampe est une, les lampes sont multiples. Les noms diffèrent ; l’Illuminant ne diffère pas.”

L’original persan est reproduit, la glose turque fournie ; verset et poème lus comme un seul enseignement : le Coran dans sa parole mesurée, le Mesnevi dans son commentaire lyrique, tous deux exposant la Lumière du Réel et la discipline du cœur qui est destiné à la recevoir.

C’est partout la méthode de Bursevî. Le Coran est le centre. Le Mesnevi est son commentaire vécu. Le fiqh classique trace la limite. La tradition soufie fournit le registre intérieur. Le tout est tenu par un ottoman hanafite celveti qui sait d’où vient chaque fil et quel poids chaque fil porte.

Autres œuvres

  • Rûhu’l-Mesnevî, commentaire du premier livre du Mesnevi de Rumi.
  • Kitâbu’n-Netîce, prose arabe sur les grands thèmes du chemin Celveti : tevhîd, fakr, ma’rifa, fenâ, bekâ, adab.
  • Tamâmu’l-Feyz fî Bâbi’r-Ricâl, traité biographique sur la silsila Celveti, dont Atpazârî et Hüdâyî.
  • Şerhu Mukaddimet-i Ezheriyye, commentaire sur la grammaire arabe classique.
  • Tuhfetü’s-Sülûkiyye, traité turc sur les stations de la voie.
  • Dîvân-ı Hakkı, ses ilahis et gazels turcs.

La bibliographie moderne lui attribue environ 150 œuvres dont une cinquantaine sont sûrement éditées ou étudiées. La production écrite est au sommet de ce qu’a produit un savant ottoman classique.

La synthèse mevlevi-celveti

Le geste intellectuel le plus conséquent de Bursevî, rétrospectivement, est l’absorption du patrimoine littéraire mevlevi dans la tradition celveti sans dissolution. Il professa publiquement le Mesnevi à Bursa pendant des décennies, à côté de l’enseignement celveti formel. Il écrivit le Rûhu’l-Mesnevî en commentateur celveti d’un texte mevlevi. Il cita Rumi par pages dans le Rûhu’l-Beyân. Il ne devint pas mevlevi ; il ne quitta pas sa formation celveti. Mais il traita le Mesnevi comme un trésor appartenant à tout l’héritage soufi anatolien, et non à un seul ordre.

Position doctrinale

Bursevî reste fermement dans la grande tradition sunnite-hanafite-celveti. Axes :

  • la sharia comme socle inconditionnel de la tariqa ; la voie soufie commence à l’intérieur de la loi et ne la quitte pas.
  • réception du wahdat al-wujud d’Ibn Arabi dans la forme classique soignée : tajalli (auto-dévoilement) dans la distinction stricte Créateur-création, et non panthéisme.
  • défense de la légitimité du dhikr, de l’erbain et des disciplines pratiques de la tekke contre la critique kadızadeli du siècle précédent.
  • l’exemple prophétique comme plafond absolu de la possibilité spirituelle humaine.
  • la silsila comme chaîne vivante de teveccüh (attention spirituelle), non comme arbre généalogique.

La voix turque

Derrière la prose arabe du Rûhu’l-Beyân et du Kitâbu’n-Netîce, Bursevî est en turc un poète. Son Dîvân-ı Hakkı contient des ilahis encore chantés dans les cercles celveti et anatoliens :

“Çıkıp arşa eyledi pervaz / Aşka sundu can ile cânânı.”

Montant au Trône il s’envola, et offrit l’âme avec l’Aimé à l’Amour même.

“Hakkıyâ kıl her nefes Hakk’a niyaz / Tâ ki açıla sana esrar-ı raz.”

Ô Hakkı, à chaque souffle implore le Réel, que le secret du Mystère te soit dévoilé.

Le turc est sans ornement, simple en surface, dense dessous. La même main qui écrivit dix volumes de tafsir arabe érudit écrivit aussi ces brefs ilahis dans le registre villageois de Yunus et de Hüdâyî.

Place dans la silsila anatolienne

Bursevî est la sixième halka consécutive de la chaîne que le site suit du Turkestan à la capitale ottomane : Yasawi → Hacı Bektaş → Hacı Bayram → Akşemseddin → Hüdâyî → Bursevî. Six siècles, six maîtres, un fleuve. De la bourgade de steppe de Yesi sur le Syr-Daria à un couvent de Bursa sous l’Uludağ. Avec Bursevî le fleuve débouche dans un large delta de tafsir et de poésie ; le courant intérieur qui commença comme une seule voix au XIIe siècle devient un corps d’œuvre qui définit l’âge classique religieux ottoman.

Héritage

Sa tombe et son couvent à Bursa, près de Tuzpazarı, restent un site religieux vivant quatre siècles après sa mort. Le Rûhu’l-Beyân a été imprimé en continu aux époques ottomane et républicaine ; les traductions turques modernes sont largement disponibles. Bursevî est la figure au bout de la chaîne classique, avant les grandes ruptures institutionnelles de la modernité. Que son œuvre soit encore lue, sa tombe encore visitée, ses ilahis encore chantés est la mesure simple du succès du travail qui lui fut confié.

Sources

  • İsmail Hakkı Bursevî, Rûhu’l-Beyân fî Tefsîri’l-Qur’ân (10 vol., achevé v.1717)
  • Rûhu’l-Mesnevî (commentaire du livre I du Mesnevi)
  • Kitâbu’n-Netîce, Tamâmu’l-Feyz fî Bâbi’r-Ricâl, Tuhfetü’s-Sülûkiyye, Dîvân-ı Hakkı
  • Mehmed Süreyya, Sicill-i Osmânî
  • Hüseyin Vassâf, Sefîne-i Evliyâ
  • Ali Namlı, İsmail Hakkı Bursevî: Hayatı, Eserleri ve Tarîkat Anlayışı (İSAM, 2001)
  • Ali Namlı, article “İsmail Hakkı Bursevî” dans la TDV İslam Ansiklopedisi
  • Sakıb Yıldız et al., éditions critiques turques modernes du Rûhu’l-Beyân

Mots-clés

ismail hakki bursevi ruhul beyan celvetiyye bursa tafsir ottoman soufisme anatolien atpazari commentaire mesnevi

Citer cet article

Raşit Akgül. “İsmail Hakkı Bursevî : le Pir de Bursa et le tafsir de l'Esprit.” sufiphilosophy.org, 18 mai 2026. https://sufiphilosophy.org/fr/maitres/ismail-hakki-bursevi.html