Akşemseddin : le cheikh du Conquérant
Sommaire
Akşemseddin (1389-1459), né Mehmed Şemseddin, est le cheikh bayrami dont la vie se situe à l’un des grands tournants de l’histoire anatolienne et ottomane. En tant que principal khalifa de Hacı Bayram-ı Velî, il porta la ligne ankarane du tasawwuf dans son moment public le plus conséquent : la conquête de Constantinople en 1453 sous le sultan Mehmed II, dont il fut le maître spirituel et dont il fut le compagnon constant pendant le siège. La découverte du tombeau d’Abu Ayyub al-Ansari (Eyüp Sultan), le Compagnon du Prophète enseveli pendant le premier siège arabe de la ville sept siècles plus tôt, lui est attribuée. À partir de ce moment, Eyüp devint, et demeure, le centre spirituel de l’Istanbul musulmane.
Il était aussi un médecin praticien. Son Maddetü’l-Hayât (“Matière de la Vie”) est l’un des premiers textes connus à proposer que les maladies contagieuses se propagent par des agents vivants invisibles, une proposition qui anticipe la théorie des germes de quatre siècles.
Son nom Akşemseddin, “le blanc Shams al-Din”, se réfère au blanchiment précoce de sa barbe, que la tradition lit comme signe d’illumination intérieure précédant les années extérieures.
Une vie de Damas à Göynük
Il naquit en 1389 (ou 1390 selon certaines sources) à Damas. Son prénom était Mehmed Şemseddin. La famille faisait remonter sa descendance à Shihab al-Din al-Suhrawardi, fondateur de l’ordre Suhrawardi, et par les Suhrawardis au Compagnon Abu Bakr al-Siddiq. Il fut élevé à Amasya, alors centre majeur de la culture ottomane, où il acheva ses sciences islamiques et entra dans l’enseignement religieux comme jeune savant.
Il rencontra Hacı Bayram-ı Velî à Ankara. Le récit traditionnel de la rencontre est conservé dans les hagiographies bayramies. Akşemseddin arriva en savant accompli qui avait entendu parler du cercle de Hacı Bayram et entendait l’éprouver. Il trouva Hacı Bayram au marché, demandant l’aumône à des gens ordinaires. La vue offensa son sens de ce à quoi un cheikh soufi devrait ressembler. Il partit sans se présenter. En s’éloignant, la prise de conscience le frappa que ce qui l’offensait était son propre orgueil, non quoi que ce soit en Hacı Bayram. Il revint, fut reçu, et abandonna la distance du savant pour la discipline du murid.
Il passa des années sous la formation de Hacı Bayram à Ankara et Beypazarı. Après l’achèvement de sa formation, il fut envoyé à Göynük, dans la région de Bolu, au nord-ouest de l’Anatolie, où il établit sa propre loge et vécut le reste de sa vie. Il mourut à Göynük en 1459, six ans après la conquête, et y fut enseveli. Son tombeau demeure l’un des sanctuaires bayramis les plus visités du nord-ouest anatolien.
La conquête de Constantinople
Mehmed II monta sur le trône ottoman en 1451 à dix-neuf ans. Il avait hérité de son père, Murad II, la détermination d’achever la conquête de Constantinople qui avait défié les tentatives ottomanes depuis le début du XIVe siècle. Il avait également hérité d’Akşemseddin comme maître spirituel.
En 1453, le siège était en cours. Les sources, tant les chroniques ottomanes comme Aşıkpaşazâde et Tursun Bey que les hagiographies bayramies ultérieures, rapportent qu’Akşemseddin fut au camp tout au long, en proche compagnie du jeune sultan. Son rôle était double : guidance spirituelle pour Mehmed personnellement, et assurance à l’armée que la campagne avait sanction divine. Lors d’un moment de crise pendant le siège, quand la conquête semblait échouer, il écrivit à Mehmed une lettre célèbre l’exhortant à ne pas lever le siège. La conquête vint le 29 mai 1453.
La première chose que fit Mehmed après être entré dans la ville fut de chercher le tombeau d’Abu Ayyub al-Ansari, le Compagnon du Prophète qui avait porté l’étendard du Prophète durant l’Hégire et qui, selon la tradition islamique précoce, avait été enseveli quelque part hors des murs de Constantinople durant le premier siège arabe en 674-678, près de huit siècles plus tôt. La tradition ottomane veut qu’Akşemseddin ait identifié l’emplacement. La mosquée et le complexe sanctuaire d’Eyüp Sultan furent élevés à l’endroit qu’il avait indiqué, et de cet acte la topographie religieuse d’Istanbul ottomane commença à être tracée.
Le Maddetü’l-Hayât et la main du médecin
Moins célèbre dans la tradition populaire mais historiquement remarquable est l’œuvre médicale d’Akşemseddin. Il pratiqua comme médecin, et son traité arabe Maddetü’l-Hayât contient un passage frappant sur la cause des maladies contagieuses. Il soutient que des maladies comme la peste ne sont pas transmises par le miasme (la théorie antique dominante) mais par des agents vivants invisibles, semences dans sa discussion turque, qui passent du malade au bien portant. Il propose une logique soignée : si l’agent était inanimé, il ne se multiplierait pas ; puisque la maladie se multiplie clairement en se propageant, l’agent doit être vivant.
Ceci est, en substance, une esquisse de ce que la médecine moderne ne formaliserait que quatre siècles plus tard sous le nom de théorie des germes. Le texte précède Fracastoro d’un siècle et Pasteur de quatre. La revendication est parfois exagérée dans la vulgarisation moderne (Akşemseddin n’avait pas de microscope), mais l’inférence elle-même est réelle, et la position est historiquement remarquable pour le XVe siècle.
Son autre œuvre médicale, Kitâbü’t-Tıb, traite des maladies de l’époque y compris la syphilis, alors nouvelle affliction dans les terres ottomanes.
Qu’un cheikh bayrami du XVe siècle ait été aussi un médecin praticien s’accorde à la doctrine bayramie du travail intégré. Hacı Bayram cultivait son jardin. Akşemseddin soignait les malades. Ni l’un ni l’autre ne voyait la vie contemplative comme séparée du travail utile.
Les œuvres soufies
Au-delà de la médecine, Akşemseddin laissa un corpus petit mais théologiquement significatif de traités soufis.
Risâletü’n-Nûriyye (“Traité de la Lumière”), son œuvre soufie la plus citée. Une défense de la terminologie et de la pratique soufies contre les savants qui les avaient attaquées.
Hall-i Müşkilât (“Résolution des difficultés”), traitant de questions doctrinales spécifiques en philosophie soufie.
Telhîs-i Def’-i Metâ’în-i Sûfiyye (“Résumé de la défense contre les détracteurs des soufis”), œuvre polémique contre les critiques du tasawwuf.
La voix doctrinale à travers ces œuvres est cohérente avec la formulation ultérieure d’Imam Rabbani en Inde : les états soufis sont réels, la pratique soufie est légitime, mais la Charia est la limite qui définit et protège la voie intérieure. Tasawwuf sans Charia est illusion ; Charia sans tasawwuf est forme sèche.
Place dans la silsila anatolienne
Akşemseddin est la figure par laquelle la ligne bayramie passe de la loge anatolienne centrale d’Ankara à la fondation de l’Istanbul ottomane. Ses propres khalifas étendirent la ligne dans différentes directions : Eşrefoğlu Rumi (m. 1469) à travers la branche Eşrefiyya de la Qadiriyya ; Akbıyık Mehmed Efendi à Ankara et Bursa.
Le sultan Mehmed lui-même, selon les sources les plus permissives, est compté comme khalifa de tarikat d’Akşemseddin. Selon les plus strictes, seulement comme murid dévoué. Dans tous les cas, l’orientation spirituelle du Conquérant venait du cercle bayrami.
La ligne celveti qui fleurirait plus tard chez Aziz Mahmud Hüdâyî et atteindrait Üsküdar, le Rûhu’l-Beyân d’İsmail Hakkı Bursevî et les institutions religieuses ottomanes des quatre siècles suivants, remonte par Üftade Efendi et Hızır Dede jusqu’à Hacı Bayram. Akşemseddin est la branche latérale de la même racine, celle qui s’inclina vers Istanbul et le palais.
Enseignement : discipline spirituelle au seuil du pouvoir
Le poids doctrinal de la vie d’Akşemseddin est qu’il porta la stricte discipline intérieure bayramie dans la plus haute concentration de pouvoir politique que le monde anatolien eût encore produite, et n’a pas laissé la proximité diluer la discipline.
Il conseilla Mehmed II en tant que cheikh soufi, non comme courtisan. Quand sa présence à la cour risquait de compromettre son propre adab, il se retira. Sa correspondance en turc avec le sultan, conservée fragmentairement, est directe, parfois corrective, jamais flatteuse. Il tenait que le prince doit gouverner avec la même taqwa que le derviche cultive dans la loge.
Héritage
Le tombeau d’Akşemseddin à Göynük (province de Bolu) est l’un des sanctuaires bayramis les plus visités du nord-ouest anatolien. La rue et la mosquée nommées d’après lui dans le quartier Fatih d’Istanbul se tiennent près des murailles intérieures qu’il aida à percer. La silsila bayramie qui passe à travers lui est l’un des membres structurels portants du tasawwuf sunnite de la fin du Moyen Âge et du début de l’Empire ottoman.
Yasi fut la source. Hacıbektaş fut l’une des grandes chambres que la source bâtit. Ankara, par Hacı Bayram, fut la chambre d’où l’architecture religieuse du siècle suivant a été puisée. Par Akşemseddin, cette architecture atteignit Istanbul le 29 mai 1453, et les puits d’une loge intérieure commencèrent à alimenter la vie spirituelle de la nouvelle capitale musulmane.
Sources
- Akşemseddin, Risâletü’n-Nûriyye, son traité soufi le plus cité
- Akşemseddin, Maddetü’l-Hayât et Kitâbü’t-Tıb, ses œuvres médicales
- Akşemseddin, Hall-i Müşkilât et Telhîs-i Def’-i Metâ’în-i Sûfiyye, défenses du tasawwuf
- Aşıkpaşazâde, Tevârîh-i Âl-i Osmân (fin XVe s.)
- Tursun Bey, Târîh-i Ebu’l-Feth (fin XVe s.)
- Lâmî Çelebi, Nefehâtü’l-Üns Tercemesi (XVIe s.)
- Sarı Abdullah Efendi, Semerâtü’l-Fuâd (XVIIe s.)
- Ali İhsan Yurd, Fâtih’in Hocası Akşemseddin (1972, élargi 1994)
- Reşat Öngören, entrée “Akşemseddin” dans la TDV İslam Ansiklopedisi
Mots-clés
Citer cet article
Raşit Akgül. “Akşemseddin : le cheikh du Conquérant.” sufiphilosophy.org, 18 mai 2026. https://sufiphilosophy.org/fr/maitres/aksemseddin.html
Articles connexes
Aziz Mahmud Hüdâyî : le Pir d'Üsküdar
Aziz Mahmud Hüdâyî (1541-1628), fondateur de l'ordre Celveti, cheikh du sultan Ahmed Ier, maître anatolien qui posa l'axe spirituel d'Üsküdar.
Hacı Bayram-ı Velî : le Pir d'Ankara
Hacı Bayram-ı Velî (1352-1430), fondateur de la Bayramiyye, maître anatolien dont la silsila relie le plateau central à la conquête d'Istanbul.
Hacı Bektaş Veli : le Pir des saints d'Anatolie
Hacı Bektaş-ı Veli (env. 1209-1271), Pir venu du Khorasan, enseignant les Quatre Portes et Quarante Stations depuis sa loge de Suluca Karahöyük.