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Récits

Moïse et le berger

Par Raşit Akgül 1 avril 2026 7 min de lecture

Le récit

Moïse, marchant dans le désert, entend un berger qui prie. Les paroles du berger sont d’une naïveté déconcertante. Il s’adresse à Dieu comme il s’adresserait à un être physique : “Où es-tu, que je devienne ton serviteur, que je recouse tes chaussures, que je peigne tes cheveux ? Que je lave tes vêtements, que je tue tes poux, que je t’apporte du lait ? Ô toi dont la présence me fait pousser des soupirs, que je baise ta petite main, que je masse tes petits pieds, qu’à l’heure du coucher je balaye ta petite chambre !”

Moïse est horrifié. Il s’approche du berger et le réprimande sévèrement : “À qui parles-tu ainsi ? Est-ce à ton oncle, est-ce à ton père ? Ne sais-tu pas que Dieu est au-delà de tout cela ? Tes paroles sont un blasphème. Tu fais de Dieu un homme. Tu Le réduis à un corps qui aurait besoin de chaussures recousues et de lait.”

Le berger, accablé, déchire ses vêtements, pousse un soupir et s’enfuit dans le désert.

Alors Dieu parle à Moïse. La révélation est un reproche :

“Tu as séparé l’un de mes serviteurs de moi. Es-tu venu pour unir ou pour séparer ? Je ne regarde pas la langue de celui qui prie. Je regarde l’intérieur et l’état du coeur. Le coeur est la substance, les mots ne sont que l’accident.”

Dieu continue : “Je n’ai pas institué le culte pour en tirer un profit. Je l’ai institué pour le bien de mes serviteurs. Pour les Hindous, les louanges sont à la manière hindoue. Pour les gens du Sind, elles sont à la manière du Sind. Je ne deviens pas pur par leurs louanges. Ce sont eux qui deviennent purs. Je ne regarde pas l’extérieur et les paroles. Je regarde l’intérieur et l’état.”

Moïse est bouleversé. Il court retrouver le berger pour s’excuser. Mais le berger est déjà allé au-delà des mots. Il a dépassé le stade où la forme, quelle qu’elle soit, pouvait contenir ce qu’il ressentait.

Masnavi, Livre II, Jalal al-Din Rumi (v. 1258-1273)

Ce que l’histoire enseigne

Cette histoire est l’une des plus commentées et des plus débattues du Masnavi. Elle a été invoquée par ceux qui y voient un plaidoyer pour le relativisme religieux, une invitation à se libérer de toute forme. Mais cette lecture passe à côté de la structure interne du récit.

Rumi ne dit pas que les formes n’ont aucune importance. Il dit que les formes sans sincérité sont vides, et que la sincérité sans formes, aussi maladroite soit-elle, touche le coeur de ce qui est visé par le culte. Le berger n’est pas loué pour son ignorance. Il est protégé à cause de sa sincérité. La distinction est cruciale.

Moïse n’a pas tort d’affirmer que Dieu est au-delà de la corporéité. Sa théologie est correcte. Son erreur est ailleurs. Son erreur est d’avoir appliqué une correction doctrinale là où le coeur était en jeu. Il a mesuré la prière du berger avec l’instrument de la théologie, alors que Dieu la mesurait avec l’instrument de la sincérité.

La hiérarchie inversée

L’histoire établit une hiérarchie qui surprend, mais qui est cohérente avec l’enseignement soufi. La sincérité du coeur (ikhlas) est supérieure à la correction formelle. Non pas que la correction formelle soit sans valeur. Elle possède une valeur réelle. Mais sans la sincérité, elle est une coquille vide. Tandis que la sincérité, même dépourvue de forme correcte, contient une force que la forme seule ne possède pas.

Al-Ghazali, dans son Ihya Ulum al-Din, consacre un long chapitre à la sincérité dans le culte. Il y distingue l’acte de culte extérieur, qui peut être parfaitement conforme, et l’état intérieur, qui peut être parfaitement absent. Un homme peut accomplir la prière avec une posture impeccable, une récitation sans faute, et un coeur entièrement ailleurs. Cet homme accomplit la forme. Il manque l’essence. Le berger de Rumi est son exact opposé : un homme dont la forme est désastreuse mais dont le coeur est entièrement présent.

La tradition soufie ne résout pas cette tension en supprimant l’un des termes. L’idéal est la réunion des deux : la forme juste habitée par un coeur sincère. Mais lorsque les deux se trouvent séparés, la tradition accorde la priorité au coeur, parce que c’est le coeur que Dieu regarde, selon le hadith rapporté par Muslim : “Dieu ne regarde pas vos formes ni vos biens. Il regarde vos coeurs et vos actes.”

Le danger de la correction sans compassion

L’un des enseignements les plus fins de cette histoire concerne le rôle du savant ou du guide. Moïse est prophète. Sa connaissance est authentique. Son intention est bonne : il veut protéger le berger de l’erreur théologique. Mais sa méthode est destructrice, parce qu’elle brise le lien entre le berger et Dieu au lieu de le renforcer.

La tradition soufie accorde une grande importance à la manière dont la correction est dispensée. L’adab du conseil est un art en soi. La règle fondamentale est celle-ci : ne jamais détruire ce qui existe avant d’avoir construit quelque chose de meilleur. Le berger avait un lien vivant avec Dieu. Ce lien était maladroit dans sa forme, mais il était réel dans son essence. Moïse a détruit la forme sans offrir une alternative qui préserve l’essence.

Les grands maîtres soufis ont toujours pratiqué un art délicat de la correction. Junayd de Bagdad était réputé pour sa capacité à redresser un disciple sans briser son élan. Abu Yazid al-Bistami enseignait par des chocs, mais des chocs calibrés pour ouvrir, non pour détruire. L’histoire de Moïse et du berger est en partie un traité sur la pédagogie spirituelle : la connaissance sans compassion peut être plus dangereuse que l’ignorance sincère.

L’au-delà des mots

La fin du récit est significative. Lorsque Moïse retrouve le berger, celui-ci a dépassé le stade des mots. Le reproche divin adressé à Moïse et la crise qui en a résulté ont propulsé le berger vers un état où les formulations, qu’elles soient naïves ou sophistiquées, ne correspondent plus à son expérience intérieure. Il est entré dans un territoire que les mots ne peuvent plus cartographier.

Rumi suggère ici que les deux étapes, celle du berger naïf et celle du théologien correct, sont toutes deux dépassées dans un troisième état, celui où le coeur est tellement immergé dans la conscience du divin que la question de la formulation ne se pose plus. Ce troisième état n’est pas un retour à la naïveté. C’est un au-delà de la forme qui présuppose la traversée de la forme.

Les soufis appellent parfois cet état hayra, la perplexité sacrée, où le coeur est tellement submergé par la réalité de ce qu’il perçoit que la langue ne peut plus suivre. Ce n’est pas un mutisme d’ignorance. C’est un silence de plénitude.

L’équilibre soufi

Il serait une erreur de lire cette histoire comme une licence pour l’ignorance ou comme un rejet des formes du culte. L’ensemble de la tradition soufie repose sur une pratique rigoureuse : la prière canonique, le jeûne, les obligations de la Sharia. Les grands maîtres n’ont jamais cessé de pratiquer les formes extérieures du culte. Ils les ont au contraire habitées avec une présence et une sincérité que la plupart des gens ne soupçonnent pas.

L’histoire de Moïse et du berger n’abolit pas les formes. Elle les remet à leur juste place. Les formes sont des vases. La sincérité est l’eau. Un vase sans eau est vide. De l’eau sans vase se répand et se perd. L’idéal est le vase rempli d’eau pure. Mais si l’on doit choisir, mieux vaut de l’eau dans un vase grossier qu’un vase parfait qui ne contient rien.

“J’ai brûlé les formes, j’ai dépassé les mots, je suis entré dans un océan où les langues se noient et les coeurs nagent.”

Sources

  • Jalal al-Din Rumi, Masnavi-yi Ma’navi, Livre II (v. 1258-1273)
  • Abu Hamid al-Ghazali, Ihya Ulum al-Din (v. 1097-1104)
  • Muslim ibn al-Hajjaj, Sahih Muslim, Hadith sur le regard divin
  • Annemarie Schimmel, The Triumphal Sun: A Study of the Works of Jalaloddin Rumi (1978)
  • William C. Chittick, The Sufi Path of Love: The Spiritual Teachings of Rumi (1983)

Mots-clés

rumi moïse berger sincérité prière

Citer cet article

Raşit Akgül. “Moïse et le berger.” sufiphilosophy.org, 1 avril 2026. https://sufiphilosophy.org/fr/recits/moise-et-le-berger.html