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Maîtres

Hafiz : la Langue de l'Invisible

Par Raşit Akgül 21 mai 2026 11 min de lecture

Hafiz de Chiraz (Khwāja Shams al-Dīn Muḥammad Ḥāfiẓ-i Shīrāzī, v. 1315-1390) est le maître suprême du ghazal persan et l’un des poètes les plus aimés que le monde islamique ait jamais produits. Dans les foyers persanophones, six siècles durant, son Divan a tenu une place voisine du Coran : le Livre de la révélation dans une main, le livre de la parole intérieure dans l’autre. La pratique populaire du fal-i Hafiz, c’est-à-dire « tirer un présage de Hafiz » en ouvrant le Divan au hasard pour s’orienter, est elle-même la mesure de la confiance que la tradition lui a accordée. On le nomme Lisān al-Ghayb, « la Langue de l’Invisible », tant ses ghazals semblent dire avec précision l’état intérieur du cœur qui les écoute.

Pour autant qu’on sache, Hafiz n’est pas entré formellement dans une tariqa. Il fut hafiz, c’est-à-dire mémorisateur du Coran (le titre est à l’origine de son nom), enseignant des sciences coraniques à Chiraz, et poète aux cours des Mouzaffarides et des Indjouides au cours d’un XIVe siècle politiquement tourmenté. Son soufisme est celui de la tradition persane de l’adab : classique, allégorique, ancré dans le Coran et le Prophète, dans la lignée qui va de Bayazid Bistami à Sanā’ī, Attar et Rumi. Ce qu’il a ajouté à cet héritage, c’est un registre : une voix lyrique cristalline et compressée, où chaque vers est à la fois poésie de cour formelle et enseignement intérieur.

Une vie à Chiraz

Hafiz est né vers 1315 à Chiraz, ville qui restera sa demeure presque toute sa vie. Au XIVe siècle, Chiraz était un foyer de culture persane et d’enseignement soufi, secoué périodiquement par les remous politiques de la période post-ilkhanide. La dynastie des Mouzaffarides contrôla le Fars à partir des années 1340 ; Hafiz traversa les querelles violentes de Mubāriz al-Dīn Muḥammad et de ses fils Shāh Shujāʿ et Shāh Manṣūr, ainsi que le passage bref et terrifiant de Timur en 1387.

Il reçut l’éducation madrasa classique de son temps : mémorisation coranique (d’où son titre), grammaire arabe, sciences coraniques, et vraisemblablement les textes soufis canoniques. Selon certaines sources, il était fils de muḥtasib ; il enseignait le Coran pour vivre ; à diverses époques, il fut attaché à une cour, à d’autres, tombé en disgrâce, il vécut dans la retraite. Le Mouzaffaride Mubāriz al-Dīn était un littéraliste religieux qui fit fermer les tavernes et persécuta les soufis ; la critique que Hafiz mena toute sa vie contre le zāhid, l’ascète de surface, s’adressait pour une part à cette culture de cour et à ses imitateurs.

Il mourut vers 1390 à Chiraz et fut enseveli dans le quartier des jardins qui deviendrait le Hafezieh, aujourd’hui l’un des sanctuaires les plus visités d’Iran. La pierre tombale en marbre porte gravés deux de ses propres ghazals.

Le Divan

Le Divan-i Hafiz contient quelque cinq cents ghazals, quelques qasāʾid et masnavī plus longs, ainsi qu’un ensemble réduit de quatrains et de fragments. Il fut compilé après la mort du poète par son ami et disciple Muḥammad Gulandām ; la tradition manuscrite est abondante et le texte critique définitif reste discuté. Les éditions persanes modernes de référence sont celles de Khānlarī et de Qazvīnī-Ghanī.

Le ghazal persan est une forme étroitement codifiée : un court poème lyrique de sept à douze distiques en général, partageant tous une seule rime (radif) et un seul mètre, s’ouvrant sur un distique dont les deux hémistiches riment, et se concluant par un distique où le poète mentionne son propre nom. La maîtrise que Hafiz exerce sur cette forme est le sommet du lyrisme persan. Chaque ghazal est à la fois complet en lui-même et structurellement poreux : les distiques peuvent se lire isolément, mais le ghazal tout entier soutient une atmosphère continue et un argument intérieur.

Le vocabulaire est celui, hérité, du lyrisme soufi persan : mey (le vin), sāqī (l’échanson), kharabāt (la ruine, la taverne), gulshan (la roseraie), bulbul (le rossignol), zulf (la boucle de la Bien-Aimée), khāl (le grain de beauté), pir-i mughān (le maître des Mages, le guide soufi). Ce vocabulaire est antérieur à Hafiz ; ce qu’il en fit, c’est le concentrer dans une forme si finement ouvragée qu’aucun poète persan après lui ne l’a égalée.

Le vin et la taverne

Le vin de Hafiz n’est pas le vin du débit de boisson. C’est le vin du lexique allégorique soufi classique qui court de Bayazid Bistami et Abū Saʿīd ibn Abī’l-Khayr aux Xe et XIe siècles, à travers Sanāʾī et ʿIrāqī, jusqu’à l’époque même de Hafiz. Dans ce lexique :

  • Mey / sharab : l’amour divin, la mahabba du Bien-Aimé qui submerge la sobriété possessive du cœur. Les sources soufies classiques, de l’Ihya de Ghazali aux Lawāʾiḥ de Jāmī, lisent ainsi, et avec constance, le vin de la poésie persane. Hafiz lui-même inscrit parfois l’équation directement dans ses distiques, de peur qu’un lecteur distrait ne la manque.

  • Sāqī : celui qui verse le vin, la source divine de l’amour. Souvent la figure est celle du pīr, le maître soufi, vase immédiat par lequel le vin parvient à la coupe du disciple. Derrière le pīr se tient le Réel.

  • Kharabāt (la ruine, la taverne) : le cœur de l’amant, où le moi sobre a été défait pour que le vin divin puisse être reçu. Le kharabāt n’est pas littéralement la taverne du coin de la rue. C’est la station intérieure de celui dont l’image de soi a été brisée. Le concept apparenté est celui du kharab (la ruine) du nafs avant la fana.

  • Pīr-i mughān (le maître des Mages) : le guide soufi, souvent désigné par ce titre archaïque zoroastrien parce que le Magh (le Mage) marchand de vin de l’Iran préislamique devient, dans le lyrisme soufi, la figure du transmetteur libre de l’amour divin, qui se tient à la marge de la religion formelle. Le trope est symbolique et non théologique : Hafiz n’éprouve nulle sympathie pour le zoroastrisme ; il use de l’iconographie héritée de la poésie du kharabāt.

  • Le Bien-Aimé : au plus profond, al-Ḥaqq, le Réel. À des niveaux intermédiaires, le pīr, le Prophète (ṣalla’llāhu ʿalayhi wa-sallam), la « boucle » et le « grain de beauté » du Bien-Aimé étant le jamāl (la beauté) et le jalāl (la majesté) des noms divins.

Cette lecture allégorique n’est pas une projection soufie tardive plaquée sur un Hafiz qui aurait été séculier. Hafiz écrit depuis l’intérieur même du lexique du kharabāt tel que quatre siècles de tradition persane soufie l’avaient bâti. Il reçoit l’héritage de Sanāʾī, d’Attar, de Rumi, de Saʿdī, et de tout le lyrisme soufi persan. Lire ses ghazals comme une poésie d’amour ordinaire ou des chansons de table, c’est prendre la surface pour la substance.

Rind et Zahid

Les deux figures qui animent le Divan sont le rind et le zāhid.

Le zāhid est l’ascète de surface, l’homme de la forme religieuse sans la substance religieuse. Il prie en public, porte la robe pieuse, fait étalage de sa dévotion, et reste vide à l’intérieur. Sa prière est un théâtre, et son théâtre est sa prière. Le zāhid est la cible de toute la vie de Hafiz.

Le rind est l’amant qui a dépassé la surface. Il a été défait par le vin de l’amour divin et n’a plus besoin du costume du zāhid. Le rind peut prier sans témoin et prier mieux que le zāhid ne prie au premier rang de la mosquée. Il a abandonné précisément ce à quoi le zāhid se cramponne : l’image de la piété. Ce qui demeure, c’est l’acte intérieur lui-même, accompli sans public et sans besoin d’en avoir un.

Le rind est parfois mal lu, dans les traductions modernes, comme le rebelle antinomien, le libertin qui aurait rejeté la religion. Ce n’est pas Hafiz. Le rind n’a pas rejeté la religion ; le rind est entré au-dedans à travers la religion. Hafiz lui-même était un hafiz du Coran et accomplissait ses cinq prières quotidiennes ; sa critique du zāhid est celle qui traverse toute la tradition soufie depuis Hasan al-Basri et Rabia : la piété ostentatoire n’est pas la piété, et le secret du cœur est le seul lieu où le Réel se rend visible.

Mabin be-zhārī-i Ḥāfiz keh dar khirqa-i sajjāda Hizār pīrahan-i rind-i pārsā dārad.

Ne méprise pas le Hafiz en haillons : sous le manteau du tapis de prière se cachent mille chemises du rind dévot.

Le vers est du Hafiz pur : l’extérieur apparemment ruiné est la couverture de la vie intérieure de l’amant véritable ; l’extérieur apparemment pieux du zāhid ne cache rien, parce qu’il n’y a rien à cacher.

Hafiz et Rumi

Hafiz vient une génération après Rumi (1207-1273), dans la même tradition lyrique soufie persane mais dans un registre différent. Rumi est spiralé, extatique, débordant ; les vingt-cinq mille distiques du Masnavi sont un vaste déversement où le même enseignement est abordé sous mille angles. Hafiz est cristallin, compressé ; un seul de ses ghazals peut porter ce que Rumi développerait en cinq cents distiques.

Les deux voix sont complémentaires. Le registre soufi anatolien qui court de Yunus Emre et de Rumi vers le turc, et le registre soufi iranien qui court de Sanāʾī à Hafiz et Jāmī en persan, sont les deux grandes branches du lyrisme soufi. Ils chantent le même enseignement : l’amour divin est le seul centre intelligible, le cœur est le siège de sa réception, le chemin est service et attention intérieure, et la religion de surface est vide sans le feu intérieur. Hafiz le dit dans la forme qui demande toute une soirée d’attention pour lire un seul ghazal soigneusement. Rumi le dit dans la forme qui demande une vie entière pour lire le Masnavi.

La culture dévotionnelle persane les a longtemps appariés : le Masnavi sur une étagère, le Divan-i Hafiz sur l’autre, et le Coran au-dessus des deux.

Postérité

L’influence de Hafiz est d’une ampleur inhabituelle. Dans le monde persanophone, il est le poète national de l’Iran en un sens qu’aucun pays d’Europe n’a tout à fait d’équivalent : ses vers saturent la parole ordinaire, ses ghazals se chantent dans la musique classique persane, le fal-i Hafiz se pratique lors des rassemblements familiaux, et sa tombe au Hafezieh de Chiraz reçoit des dizaines de milliers de visiteurs chaque année.

Hors de Perse, sa réception dans la littérature européenne commence avec la traduction du Divan par l’orientaliste allemand Joseph von Hammer-Purgstall en 1812, que Goethe lut avec un tel saisissement qu’il composa en réponse son propre Divan occidental-oriental (1819). Goethe écrit : « Hafiz hat keinen Gleichen », Hafiz n’a pas d’égal. Par l’entremise de Goethe, Hafiz parvint à Emerson, Pouchkine, Nietzsche, et plus largement à l’imagination littéraire occidentale du XIXe siècle. Il a été traduit et retraduit en anglais par Gertrude Bell, A. J. Arberry, Dick Davis, Peter Avery, et bien d’autres.

La diffusion moderne de Hafiz en anglais à travers les adaptations de Daniel Ladinsky, largement répandues dans la culture des librairies spirituelles, a malheureusement introduit quantité de matière qui ne correspond à aucun vers du Divan persan réel. Le lecteur qui veut Hafiz aura intérêt à se tourner vers Faces of Love de Dick Davis (avec Jahan Malek Khatun et ʿObayd-e Zākānī), Fifty Poems of Hafiz d’A. J. Arberry, ou The Collected Lyrics of Hafiz of Shiraz de Peter Avery, qui tous travaillent à partir du persan.

Place dans la tradition

Hafiz se tient à la clôture de la grande lignée lyrique soufie persane. Après lui, la tradition se poursuit avec Jāmī (1414-1492) et les poètes classiques tardifs, mais Hafiz en est le sommet. Sa position dans l’héritage soufi est celle de l’homme qui a parfaitement reçu le lexique hérité et l’a restitué à la tradition au plus haut degré de compression formelle.

Sur la carte plus large du soufisme, Hafiz représente le registre lyrique persan comme le grand pendant du registre anatolien développé dans la chaîne Yunus-Mevlana-Bayrami-Celveti. Les deux registres ne sont pas en compétition ; ce sont les deux courants principaux par lesquels le même héritage sunnite-soufi classique a été porté dans le monde turc et dans le monde persan. Le site les traite en parallèle.

La Taverne de la Ruine, le célèbre symbole du kharabāt de Hafiz, est traitée dans un article propre ; le présent article donne à la figure de Hafiz sa juste place aux côtés de Rumi, d’Attar et de Sanāʾī dans la lignée soufie persane.

Sources

  • Khwāja Shams al-Dīn Muḥammad Ḥāfiẓ-i Shīrāzī, Dīvān-i Ḥāfiẓ ; éditions critiques de référence par Khānlarī (1980) et Qazvīnī-Ghanī (1941).
  • Dick Davis, Faces of Love: Hafez and the Poets of Shiraz (Penguin Classics, 2013).
  • A. J. Arberry, Fifty Poems of Hafiz (Cambridge University Press, 1947).
  • Peter Avery, The Collected Lyrics of Hafiz of Shiraz (Archetype, 2007).
  • Leonard Lewisohn (dir.), Hafiz and the Religion of Love in Classical Persian Poetry (I.B. Tauris, 2010).
  • Annemarie Schimmel, Mystical Dimensions of Islam (UNC Press, 1975), chapitres sur le lyrisme soufi persan.
  • Johann Wolfgang von Goethe, West-östlicher Divan (1819).

Mots-clés

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Articles connexes

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Raşit Akgül. “Hafiz : la Langue de l'Invisible.” sufiphilosophy.org, 21 mai 2026 . https://sufiphilosophy.org/fr/maitres/hafiz.html