Skip to content
Maîtres

Rabia al-Adawiyya : la sainte de l'amour désintéressé

Par Raşit Akgül 1 avril 2026 7 min de lecture

Rabia al-Adawiyya : la sainte de l’amour désintéressé

Rabia al-Adawiyya, née à Basra vers 717 et morte dans la même ville vers 801, est la figure féminine la plus célèbre de la tradition soufie. Ancienne esclave devenue sainte, elle introduisit dans le soufisme naissant la dimension de l’amour pur (hubb) de Dieu, un amour dégagé de toute crainte de l’enfer et de tout désir du paradis. Par cette révolution spirituelle, elle transforma le soufisme ascétique de ses prédécesseurs en une voie de l’amour qui marquera toute la mystique islamique postérieure.

Les origines obscures

Les données biographiques concernant Rabia sont enveloppées de légendes qu’il est difficile de démêler de l’histoire. Les sources les plus anciennes, notamment Attar dans son Tadhkirat al-Awliya’, rapportent qu’elle naquit dans une famille pauvre de Basra, la quatrième fille (d’où son nom, rabi’a signifiant « quatrième »). Orpheline de bonne heure, elle fut capturée par des brigands et vendue comme esclave.

La tradition raconte que son maître, l’ayant surprise une nuit en prière, vit une lumière surnaturelle qui émanait d’elle et illuminait toute la maison. Terrifié et émerveillé, il la libéra. Rabia se retira alors dans le désert pour se consacrer entièrement à Dieu, vivant dans la plus grande pauvreté et refusant tout secours matériel.

Qu’elle ait été historiquement esclave ou non, le symbolisme est parlant : la libération extérieure de l’esclavage humain reflète la libération intérieure de l’esclavage du moi, et la pauvreté matérielle est le miroir de la pauvreté spirituelle (faqr) qui est l’essence du soufisme.

L’amour sans condition

L’apport majeur de Rabia au soufisme est la doctrine de l’amour désintéressé (hubb li-dhatihi). Avant elle, le soufisme des premiers siècles était principalement ascétique, centré sur le renoncement au monde (zuhd), la crainte de Dieu (khawf) et l’espérance du paradis (raja’). Hasan al-Basri, le grand ascète de Basra qui la précéda d’une génération, incarnait cette piété austère fondée sur la crainte.

Rabia déplaça le centre de gravité de la vie spirituelle de la crainte vers l’amour. Sa prière la plus célèbre résume toute sa doctrine :

“O mon Dieu, si je T’adore par crainte de l’enfer, brûle-moi en enfer. Si je T’adore par espoir du paradis, exclus-moi du paradis. Mais si je T’adore pour Toi-même, ne me prive pas de Ta beauté éternelle.”

Cette prière révolutionnaire établit une distinction fondamentale entre trois niveaux de relation à Dieu : la relation marchande (je T’obéis pour obtenir une récompense), la relation servile (je T’obéis par peur du châtiment) et la relation d’amour pur (je T’aime parce que Tu es Toi). Seule la troisième est digne de l’amant véritable.

On raconte que Rabia marchait dans les rues de Basra, portant un seau d’eau dans une main et une torche dans l’autre. Interrogée sur son geste, elle répondit : « Je veux verser l’eau sur l’enfer et mettre le feu au paradis, pour qu’il ne reste que Dieu seul et que les gens L’adorent non par crainte ou par espoir, mais pour Sa seule beauté. »

Les dialogues avec les contemporains

Les sources hagiographiques rapportent de nombreux dialogues entre Rabia et les grands maîtres de son temps, qui révèlent la profondeur et la hardiesse de sa pensée.

Hasan al-Basri, dit-on, lui demanda un jour les conditions de la voie. Rabia répondit qu’il fallait utiliser les bienfaits de ce monde et de l’autre comme combustible et y mettre le feu, afin que ces préoccupations ne fassent pas écran entre le voyageur et Dieu. La sagesse quotidienne de Rabia transformait chaque circonstance de la vie en occasion d’amour.

Un soufi éminent vint lui rendre visite et la trouva en larmes devant un âne mort dans sa cour. Il lui demanda pourquoi elle pleurait. « Ce n’est pas sur l’âne que je pleure, répondit-elle, mais sur la mort de mon coeur. Je suis venue frapper à la porte de Dieu et je me demande si elle m’a été ouverte. »

Lorsqu’on lui demanda si elle haïssait Satan, elle répondit : « Mon amour pour Dieu ne me laisse aucune place pour la haine de qui que ce soit. » Cette réponse illustre le principe soufi selon lequel l’amour véritable remplit le coeur si complètement que ni la haine ni la peur n’y trouvent plus d’espace.

Le refus du mariage

Rabia refusa toutes les propositions de mariage, y compris celles d’hommes pieux et éminents. A l’un de ses prétendants, elle aurait répondu :

“Le contrat de mariage est pour ceux qui ont une existence. Quant à moi, je n’existe plus : je suis absente à moi-même et présente en Lui. Mon existence appartient à Lui, et je vis entièrement sous Son ombre. Le contrat de mariage, demandez-le à Lui, pas à moi.”

Ce refus n’était pas un rejet du mariage en tant qu’institution, mais l’expression d’un état spirituel dans lequel l’âme n’appartenait plus à elle-même. Le fana (l’annihilation en Dieu) que les théoriciens ultérieurs comme Junayd formaliseront, Rabia le vivait déjà dans la simplicité de son quotidien.

La question des femmes dans le soufisme

Rabia occupe une place particulière dans la réflexion sur le genre en islam. Attar, présentant Rabia dans son Tadhkirat al-Awliya’, anticipe l’objection de ceux qui s’étonneraient de trouver une femme parmi les saints :

« Quand une femme se fait homme sur la voie de Dieu, on ne peut plus l’appeler femme. » Cette affirmation, qui peut sembler paradoxale, signifie que sur la voie spirituelle, les catégories sociales s’effacent devant la réalité de la réalisation intérieure. Le Prophète Muhammad lui-même avait déclaré : « Dieu ne regarde pas vos formes ni vos biens, mais Il regarde vos coeurs et vos actes. »

La tradition soufie, malgré le contexte patriarcal dans lequel elle s’est développée, a toujours reconnu la possibilité de la réalisation spirituelle féminine. Ibn Arabi eut plusieurs femmes parmi ses maîtres et considérait que la manifestation de la beauté divine était plus complète dans le féminin. L’exemple de Rabia a ouvert la voie à des générations de femmes soufies dont les récits parsèment l’hagiographie islamique.

L’héritage de Rabia

Rabia mourut à Basra vers 801, dans la pauvreté et la simplicité qui avaient caractérisé toute sa vie. Son tombeau devint un lieu de pèlerinage, et sa mémoire fut transmise par les générations successives de soufis comme le modèle de l’amour pur.

Son influence sur la poésie soufie est considérable. Le vocabulaire de l’amour mystique, les métaphores de la séparation et de l’union, le thème de la jalousie divine qui refuse tout partage, tous ces motifs qui deviendront centraux dans la poésie de Rumi, de Hafiz et d’Ibn al-Farid trouvent leur première expression dans les paroles attribuées à Rabia.

Elle nous rappelle que le soufisme, avant d’être une métaphysique ou une institution, est une affaire de coeur : le coeur qui aime Dieu sans condition, sans calcul, sans retour sur soi. Cette leçon, d’une simplicité vertigineuse, demeure aussi pertinente aujourd’hui qu’au VIIIe siècle.

Sources

  • Attar, Farid al-Din, Tadhkirat al-Awliya’, éd. R.A. Nicholson, Leyde, E.J. Brill, 1905-1907.
  • Abu Talib al-Makki, Qut al-Qulub, Le Caire, Matba’at Mustafa al-Babi al-Halabi, 1961.
  • Al-Isfahani, Abu Nu’aym, Hilyat al-Awliya’, Beyrouth, Dar al-Kitab al-‘Arabi, 1967 (vol. VIII).
  • Smith, Margaret, Rabi’a the Mystic and Her Fellow-Saints in Islam, Cambridge, Cambridge University Press, 1928.
  • Nurbakhsh, Javad, Sufi Women, New York, Khaniqahi-Nimatullahi Publications, 1983.
  • Schimmel, Annemarie, My Soul is a Woman: The Feminine in Islam, New York, Continuum, 1997.
  • Sells, Michael, Early Islamic Mysticism, New York, Paulist Press, 1996.

Mots-clés

rabia amour désintéressé basra femme soufie prière

Citer cet article

Raşit Akgül. “Rabia al-Adawiyya : la sainte de l'amour désintéressé.” sufiphilosophy.org, 1 avril 2026. https://sufiphilosophy.org/fr/maitres/rabia.html