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Sagesse quotidienne

Le Teslim : l'art de l'abandon à la volonté divine

Par Raşit Akgül 1 avril 2026 8 min de lecture

Le sens du mot

Le mot arabe taslim (turcisé en teslim) vient de la même racine que islam : s-l-m, qui porte les sens de paix, d’intégrité et de soumission. Le teslim est la remise totale de soi à la volonté divine. C’est l’achèvement de ce que le mot islam contient en germe : la soumission n’est plus un acte rituel ou moral, mais un état d’être, une disposition permanente du coeur qui a cessé de résister au décret divin.

Le teslim est souvent confondu avec le tawakkul (la confiance en Dieu) et le rida (l’agrément). Les trois concepts sont liés mais distincts. Le tawakkul est la confiance que Dieu pourvoira. Le rida est la satisfaction devant ce que Dieu envoie. Le teslim va plus loin : c’est l’abandon de la volonté propre, l’état où l’on ne conserve plus de préférence personnelle face au décret divin. Le tawakkul confie le résultat à Dieu. Le rida accepte le résultat. Le teslim ne voit plus de résultat séparé de Dieu.

L’enseignement d’Abd al-Qadir al-Jilani

Abd al-Qadir al-Jilani (1078-1166), le fondateur de la voie Qadiriyya et l’un des maîtres les plus vénérés de l’histoire du tasawwuf, a fait du teslim l’un des piliers de son enseignement. Dans son ouvrage al-Fath al-Rabbani (“L’Ouverture divine”), recueil de ses sermons prononcés à Bagdad, il revient sans cesse sur ce thème avec une insistance qui en montre l’importance centrale.

“Abandonne ta volonté propre. Cesse de vouloir ceci et de refuser cela. Remets-toi entre les mains de ton Seigneur comme le mort entre les mains de celui qui le lave. Il te tournera comme Il le voudra, et tu trouveras dans cet abandon ce que mille années de ta propre volonté n’auraient jamais pu te donner.”

L’image du mort entre les mains du laveur, qu’al-Ghazali avait déjà utilisée pour décrire le degré le plus élevé du tawakkul, prend chez Abd al-Qadir une coloration particulière. Le mort n’est pas un symbole d’inertie. Il est un symbole de confiance absolue. Il a cessé de résister, non pas parce qu’il ne peut pas, mais parce qu’il n’en a plus besoin. La résistance présuppose un danger. Celui qui est entre les mains de Dieu n’est en danger de rien.

Le teslim et la volonté

L’une des objections les plus fréquentes au teslim concerne la volonté. Si l’on abandonne sa volonté, ne devient-on pas un être passif, sans initiative, sans responsabilité ? La tradition soufie répond par une distinction subtile entre deux types de volonté.

La volonté du nafs est la volonté des appétits, des préférences, des attachements. C’est le “je veux” de l’ego, qui cherche à plier la réalité à ses désirs. Cette volonté est la source de la souffrance, parce qu’elle est en conflit permanent avec ce qui est. Le monde ne se conforme pas aux désirs de l’ego, et l’ego souffre de cette non-conformité.

La volonté éclairée est la volonté qui a traversé le teslim et qui en est ressortie transformée. Ce n’est plus une volonté qui s’oppose au réel. C’est une volonté alignée sur le réel, qui agit en harmonie avec le décret divin plutôt que contre lui. Cette volonté n’est pas passive. Elle est active, mais son activité n’est plus motivée par le désir de l’ego. Elle est motivée par la perception de ce que la situation exige.

Abd al-Qadir illustre cette distinction par une analogie. Le vent souffle contre un mur et se brise. Le même vent souffle dans une voile et propulse un navire. Le mur est l’ego qui résiste. La voile est le coeur qui s’abandonne. L’énergie est la même. La direction est différente. Le teslim ne supprime pas l’énergie. Il lui donne la bonne orientation.

Les étapes du teslim

La tradition soufie reconnaît que le teslim n’est pas un état que l’on atteint d’un seul coup. C’est un processus qui se déploie par étapes.

La première étape est l’abandon intellectuel : reconnaître, avec l’esprit, que la sagesse de Dieu dépasse la compréhension humaine. C’est un acte de l’intellect, le premier pas, nécessaire mais insuffisant.

La deuxième étape est l’abandon émotionnel : cesser de se révolter intérieurement contre ce qui arrive. C’est un acte du coeur, plus difficile que le premier, parce que les émotions ne suivent pas toujours la conviction intellectuelle. L’esprit peut accepter ce que le coeur refuse encore.

La troisième étape est l’abandon existentiel : ne plus conservar de préférence personnelle face au décret divin. C’est un état de l’être, le plus difficile de tous, parce qu’il exige la dissolution de la volonté propre, non pas sa suppression forcée mais sa transformation en transparence.

Al-Qushayri rapporte que Shibli disait : “Le teslim est que tu sois entre les mains de Dieu comme la plume entre les doigts de l’écrivain.” La plume ne résiste pas. Elle n’a pas de préférence pour une lettre plutôt qu’une autre. Elle se laisse guider, et dans cette docilité, elle participe à la création de quelque chose qui la dépasse.

Le teslim face à l’épreuve

C’est dans l’épreuve que le teslim est mis à l’épreuve. Il est facile de s’abandonner à la volonté divine lorsque tout va bien. L’abandonner lorsque la maladie frappe, lorsque la perte survient, lorsque l’injustice s’abat, est une tout autre chose.

Abd al-Qadir al-Jilani, dans ses sermons, ne minimise pas la difficulté. Il la reconnaît pleinement. Mais il insiste sur un point : la souffrance de l’épreuve est double. Il y a la souffrance de l’épreuve elle-même, et il y a la souffrance de la résistance à l’épreuve. La première est inévitable. La seconde est un choix. Le teslim n’élimine pas la première souffrance. Il élimine la seconde. Et souvent, la seconde souffrance est plus grande que la première.

L’homme qui perd un être cher souffre de la perte. C’est inévitable. Mais s’il ajoute à cette souffrance la révolte contre le décret divin, le sentiment d’injustice, le “pourquoi moi ?”, il double sa souffrance. Le teslim ne rend pas la perte indolore. Il la rend traversable, parce qu’il retire la couche de résistance qui transforme la douleur en tourment.

Le teslim et l’action

Le teslim ne dispense pas de l’action. Les maîtres soufis qui enseignaient le teslim étaient eux-mêmes des hommes d’action. Abd al-Qadir al-Jilani dirigeait une école, prêchait, conseillait, intervenait dans les affaires de la cité. Il ne restait pas assis en attendant que la providence agisse sans lui.

Le teslim porte sur la relation intérieure au résultat de l’action, non sur l’action elle-même. L’homme de teslim agit, mais il ne s’accroche pas au fruit de son action. Il plante, mais il sait que la pluie et le soleil ne dépendent pas de lui. Il enseigne, mais il sait que l’ouverture du coeur de l’élève ne dépend pas de lui. Il soigne, mais il sait que la guérison ne dépend pas de lui. Il fait sa part avec plénitude, puis il confie le reste à Dieu, non pas par lassitude, mais par connaissance.

Cette attitude produit un effet paradoxal : l’homme de teslim agit souvent mieux que l’homme de volonté, parce qu’il est libre de l’anxiété qui paralyse, du perfectionnisme qui bloque, de la peur de l’échec qui empêche de commencer. La liberté intérieure du teslim rend l’action plus fluide, plus naturelle, plus efficace, précisément parce qu’elle est libérée du poids du résultat.

Le teslim comme sommet

Dans la hiérarchie des stations soufies, le teslim est souvent placé au sommet ou très près du sommet. Al-Qushayri le situe après le tawakkul et le rida. Certains maîtres le considèrent comme identique au fana, la dissolution de l’ego : le teslim est le fana de la volonté, l’état où le “je veux” a été remplacé par un “que Ta volonté soit faite” qui n’est plus un effort mais un état naturel.

Ibn Ata’illah al-Iskandari résume cette station dans l’un de ses aphorismes les plus célèbres : “Ce qui te délivre de tes peines n’est pas que la peine cesse, mais que tu cesses de la voir comme contraire à ta volonté.” Le teslim ne change pas les circonstances. Il change le regard. Et lorsque le regard change, les circonstances, sans avoir changé, cessent d’être une source de souffrance, parce que la résistance qui était la cause réelle de la souffrance a été dissoute.

“Remets ton affaire à Dieu. Cesse de tirer sur la corde. Le marin qui lutte contre le vent casse son mât. Celui qui ajuste sa voile arrive au port.”

Sources

  • Abd al-Qadir al-Jilani, al-Fath al-Rabbani (v. 1150)
  • Abd al-Qadir al-Jilani, Futuh al-Ghayb (v. 1160)
  • Abu Hamid al-Ghazali, Ihya Ulum al-Din (v. 1097-1104)
  • Abu al-Qasim al-Qushayri, al-Risala al-Qushayriyya (v. 1046)
  • Ibn Ata’illah al-Iskandari, al-Hikam al-Ata’iyya (v. 1290)
  • Coran, 3:159, 33:3

Mots-clés

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Citer cet article

Raşit Akgül. “Le Teslim : l'art de l'abandon à la volonté divine.” sufiphilosophy.org, 1 avril 2026. https://sufiphilosophy.org/fr/sagesse-quotidienne/teslim.html