Le Teslim : l'art de l'abandon à la volonté divine
Mis à jour le: 17 juillet 2026
Sommaire
Le Teslim : l’art de l’abandon à la volonté divine
Il vient un moment, dans la vie intérieure, où toute stratégie échoue. Le chercheur a pratiqué le sabr et touché la limite de son endurance. Il a cultivé le tawakkul et appris à remettre à Dieu l’issue des choses. Il a épousé le faqr et goûté la liberté de celui qui a besoin de moins. Et pourtant quelque chose résiste encore. Sous toutes ces vertus, un noeud subtil demeure au fond du coeur : l’insistance de l’ego à garder la main, à rester celui qui décide, celui qui fixe les termes de sa propre obéissance. C’est ce dernier noeud que le teslim dénoue.
Le teslim est la remise de la volonté propre à la volonté divine. Sa racine arabe, s-l-m, est celle qui donne aussi islam et salam : elle porte à la fois la soumission, la paix et l’intégrité. La langue elle-même garde ici le secret : l’intégrité vient par l’abandon, et la paix est le fruit de celui qui cesse de lutter contre l’ordre établi par Celui qui ordonne toute chose. Comprendre le teslim, c’est comprendre pourquoi cette religion porte le nom qu’elle porte, et pourquoi ses plus profonds pratiquants ont toujours enseigné que la soumission extérieure à la Loi divine trouve son achèvement dans l’abandon intérieur du coeur.
Peu de maîtres ont exploré ce terrain avec la force d’Abd al-Qadir al-Jilani (mort en 1166), le grand saint de Bagdad dont les sermons, réunis dans al-Fath al-Rabbani (L’Ouverture divine), comptent parmi les enseignements spirituels les plus pénétrants qui nous soient parvenus. Jilani ne parlait pas par abstractions. Il se tenait devant ses auditeurs, mettait à nu les manières précises dont l’ego humain résiste à Dieu, puis, d’une tendresse sévère, leur montrait le passage.
Les passages cités ci-dessous rendent l’enseignement de Jilani dans al-Fath al-Rabbani dans son propre registre direct de prédication ; ils en condensent la substance à sa manière plutôt que de reproduire une seule traduction mot à mot.
La différence entre le tawakkul et le teslim
Pour saisir ce qu’est le teslim, il faut d’abord voir en quoi il diffère du tawakkul, avec lequel on le confond aisément. Le tawakkul est la confiance dans la façon dont Dieu conduit les événements. L’homme de tawakkul fait ce qui lui incombe, puis s’en remet à Dieu pour ce qui adviendra de meilleur. C’est déjà une véritable élévation spirituelle. Mais regardons de près. L’homme de tawakkul garde encore ses préférences. Il espère toujours un résultat précis. Il a seulement appris à faire confiance à Dieu quand le résultat tourne autrement.
Le teslim va plus loin. Il apaise jusqu’au désir même d’un résultat particulier. Celui qui a le tawakkul dit : « Je crois que le choix de Dieu vaut mieux que le mien. » Celui qui a le teslim dit : « Je ne tiens plus aucun choix propre en face de celui de Dieu. » Ce n’est ni résignation ni indifférence. C’est la reconnaissance, mûrie par une longue expérience et une réflexion profonde, que nos préférences naissent d’un savoir limité, tandis que l’ordonnancement divin découle d’une sagesse sans limite. Le Coran le dit avec une clarté nette :
« Il se peut que vous détestiez une chose alors qu’elle est un bien pour vous, et il se peut que vous aimiez une chose alors qu’elle est un mal pour vous. Dieu sait, et vous ne savez pas. » (Coran 2:216)
Ce verset est le sol coranique du teslim. Il ne dit pas que nos préférences sont toujours fausses. Il dit quelque chose de plus troublant : nous ne sommes pas en mesure de savoir si elles sont justes ou fausses. Notre champ de vision est trop étroit, la trame des causes et des conséquences trop vaste, pour qu’aucun de nous puisse juger avec sûreté ce qui est vraiment bon et vraiment nuisible. Le teslim est la réponse vécue, quotidienne, à cette vérité.
Les trois degrés de l’abandon selon Jilani
Dans al-Fath al-Rabbani, Abd al-Qadir al-Jilani suit le déploiement du teslim à travers trois degrés, chacun s’enfonçant plus avant dans le territoire de l’ego.
Le premier degré : l’abandon des actes
Le premier degré, le plus accessible, est l’abandon des actes. Le chercheur y lâche le besoin de maîtriser chaque recoin de sa vie et chacun de ses résultats. La consigne de Jilani est pratique et mesurée :
« Travaille de tes mains et que ton coeur soit avec Dieu. Emploie tes membres à ce qu’Il a commandé et laisse les résultats à Celui qui t’a créé, toi et tes actes. »
Le laboureur sème le grain, l’arrose, le protège des ravageurs et de la sécheresse. Cela, c’est son travail, et le négliger serait une paresse déguisée en piété. Mais le laboureur ne fait pas pousser le grain. Le processus caché par lequel une enveloppe morte, dans la terre sombre, s’ouvre et pousse une tige verte vers une lumière qu’elle n’a jamais vue appartient à Dieu seul. Le teslim, à ce premier degré, est la reconnaissance de cette frontière. Ce qui t’incombe, fais-le pleinement et avec excellence. Ce qui revient à Dieu, laisse-le à Dieu. Une grande part de notre agitation, dirait Jilani, vient de confondre les deux, de porter sur nos épaules le poids de résultats qui ne nous furent jamais confiés. La tradition a un nom pour cette vigilance sur la frontière : la muhasaba, le compte quotidien par lequel le serviteur examine ce qui relève vraiment de son effort et ce qui n’en relève pas.
C’est pourquoi l’abandon n’est pas passivité. Le passif s’abstient d’agir. L’homme de teslim agit pleinement et ne prend simplement pas l’acte pour le résultat. Entre le semis et la moisson s’étend un espace qui appartient à Dieu, et le coeur abandonné n’y entre pas par effraction avec ses soucis, ses calculs, ses plans obsédants.
Le deuxième degré : l’abandon de la volonté
Le deuxième degré est plus ardu, et là le regard de Jilani sur le coeur est à son plus vif. Le chercheur est ici appelé à abandonner non plus seulement le fruit de ses actes, mais la volonté même qui ne cesse de produire des préférences. L’ego fabrique sans fin des désirs, des projets, des angoisses sur l’avenir. Il se figure comment les choses devraient être, puis souffre quand la réalité refuse de se conformer à l’image. Le teslim, à ce degré, est l’acceptation de tout le coeur que porte cette prière : « Ta volonté, non la mienne. »
Jilani dit la difficulté de la chose :
« Tu veux les récompenses de Dieu, mais à tes propres conditions. Tu veux le Paradis, mais tu veux choisir la route. Tu veux être sauvé, mais tu veux être celui qui sauve. »
Cela touche au coeur de la ruse de l’ego. L’ego s’oppose rarement à Dieu de front, car ce serait trop visible. Il détourne plutôt la voie spirituelle à son profit. Il dit : « Oui, je m’abandonne », en pensant : « Je m’abandonnerai à ma manière, au moment que je choisis, aux conditions que je pose. » Il se nomme gérant de sa propre dissolution, ce qui n’est aucune dissolution. Jilani le voyait clairement : le plus grand obstacle à l’abandon, c’est l’empressement de l’ego à jouer l’abandon tout en gardant la maîtrise du jeu.
Aucun procédé ne dissout cela. Ce qui le dissout, c’est un retournement du coeur. Quand le chercheur rencontre ce qu’il ne voulait pas et n’aurait jamais choisi, quand la maladie survient, quand la perte frappe, quand les plans s’effondrent, la pratique n’est pas de marmonner « tout arrive pour une raison », une formule qui ne coûte rien. La pratique est de surveiller son propre coeur. Se révolte-t-il ? Accuse-t-il secrètement Dieu d’injustice ? Se raconte-t-il une histoire où il tient le rôle de la victime ? De telles réactions dévoilent l’écart entre le teslim proclamé et le teslim réel. Cette veille intérieure, cette lecture de ses propres réactions, est ce que les maîtres appelaient la firasa, le discernement qui perçoit les mouvements cachés du coeur. Jilani le dit sans détour :
« Ta réponse à ce qui te frappe est le miroir de ta foi. Ne me dis pas que tu crois à la sagesse de Dieu. Montre-moi comment tu te conduis quand Sa sagesse contredit ton désir. »
Le troisième degré : l’abandon de soi
Le degré le plus profond du teslim, qui touche à ce que les soufis nomment le fana, est l’abandon du moi lui-même. Ce qui est cédé va désormais plus loin que les actes ou les préférences. C’est la prétention fondamentale de l’ego à être un centre souverain, cette référence constante à soi par laquelle le nafs s’installe au milieu de toute expérience. Jilani décrit ceux qui atteignent cette station comme des hommes qui ont « fait mourir leur âme avant la mort », en écho à l’enseignement prophétique selon lequel le sage est celui qui se demande des comptes avant qu’on ne lui en demande.
Il faut l’entendre avec soin, en accord avec le tawhid de la doctrine ehl-i sunnet. L’abandon du moi n’est pas l’anéantissement de la personne, et ce n’est pas une fusion avec l’essence divine. La distinction entre le Créateur et la création n’est jamais effacée. Ce qui se dissout n’est pas le serviteur, mais l’illusion de souveraineté du serviteur. L’homme demeure un serviteur, un abd, mais désormais un serviteur qui a cessé de se prétendre seigneur. Les étapes de l’âme telles que les décrit la tradition coranique tracent cette montée : du nafs al-ammara (l’ego qui commande le mal), par le nafs al-lawwama (l’ego qui se fait des reproches), vers le nafs al-mutma’inna (l’âme apaisée), qui est l’âme parvenue vraiment au teslim. L’enseignement de Jilani est ici :
« Quand le coeur du serviteur est vidé de sa propre volonté, il devient un vase pour la volonté de Dieu. Et la volonté de Dieu n’est jamais troublée, jamais anxieuse, jamais perdue. Le coeur qui la porte hérite de ses qualités : la clarté, la certitude et la paix. »
Le diagnostic de la résistance chez Jilani
Ce qui donne à al-Fath al-Rabbani sa force durable, c’est qu’il ne s’arrête pas à décrire l’abandon. Il met au jour, avec une précision rare, pourquoi l’ego lui résiste. Jilani savait que dire simplement aux gens de s’abandonner ne sert pas à grand-chose. Il faut leur montrer la mécanique exacte de leur résistance, car l’ego est extraordinairement habile à se cacher de lui-même.
Le premier ressort qu’il nomme est le marchandage spirituel. L’ego vient à Dieu en négociateur : « Je T’adorerai, mais j’attends certains retours. Je serai patient, mais jusqu’à un certain point. Je Te ferai confiance, mais si les choses vont mal trop longtemps, je me réserve le droit de retirer ma confiance. » Cette posture de marché envers le divin, insiste Jilani, compte parmi les formes les plus courantes de shirk caché (l’association à Dieu), car elle pose les conditions de l’ego à côté de la volonté de Dieu comme si elles régnaient de concert. Il l’affronte :
« Tu t’es fait une idole de ton propre confort. Tu adores Dieu quand Il te donne ce que tu veux et tu te détournes quand Il te donne ce dont tu as besoin. »
Le second ressort est l’ego spirituel, la plus dangereuse des tromperies de soi. C’est l’ego qui a appris le vocabulaire de l’abandon et le porte comme un vêtement. Il parle du teslim avec éloquence. Il enseigne aux autres le détachement. Il offre un visage de sérénité. Et pourtant, en dessous, il n’a fait que raffiner sa manière de s’affirmer. Jilani aborde cet état sans l’adoucir :
« Certains d’entre vous viennent à ces assemblées vêtus des habits des justes, parlant la langue des saints, mais vos coeurs sont des marchés où l’ego achète et vend. Vous ne vous êtes pas abandonnés. Vous avez appris à contrefaire l’abandon. »
Il parle ainsi par miséricorde, pour guérir. Sa dureté est celle du chirurgien, jamais du bourreau. Il expose le mal afin qu’on puisse le soigner. Et le remède n’est pas plus d’effort de soi. C’est la reconnaissance humble que la capacité même de s’abandonner est un don de Dieu, non un exploit de l’ego.
Le teslim dans la vie quotidienne
Jilani n’a jamais laissé le teslim à l’état d’idée abstraite. Tout au long d’al-Fath al-Rabbani, il revient aux circonstances concrètes de la vie ordinaire, car c’est là que l’abandon est éprouvé, prouvé ou pris en défaut.
Quand tu perds ton gagne-pain, enseigne Jilani, le teslim ne prétend pas que la perte est indolore. Elle fait mal. La douleur est réelle, et la nier serait mentir. Le teslim, c’est sentir la douleur sans la laisser durcir en accusation contre Dieu. C’est pleurer ce qui est perdu tout en restant ouvert à ce que Dieu peut ouvrir à travers la perte.
Quand on te fait du tort, le teslim ne te demande pas d’étouffer ton sens de la justice. L’injustice doit être combattue, et celui qui a subi le tort a pleinement le droit de chercher réparation. Mais sous la juste réponse extérieure, le coeur se tient à l’écart du poison de la rancune, car il sait que même l’auteur du tort agit sous le regard du savoir de Dieu et qu’il en rendra compte au temps de Dieu, non au tien.
Quand la maladie survient, le teslim est à son plus dur et à son plus vrai. Le corps souffre, et aucun discours spirituel n’efface la douleur physique. Pourtant Jilani enseigne que la maladie dépouille l’homme de sa prétention à se suffire à lui-même plus sûrement qu’aucune pratique. Le bien portant peut s’imaginer indépendant. Le malade ne le peut pas. Accueillie dans le teslim, la maladie devient une porte vers la vérité. Jilani en tire la leçon sans détour :
« Dieu n’envoie pas l’épreuve pour punir celui qu’Il aime. Il l’envoie pour rapprocher de Lui celui qu’Il aime. Le feu ne hait pas l’or. Il le purifie. »
Le fruit du teslim : la sakina
Le Coran parle de la sakina, cette tranquillité divine que Dieu fait descendre dans le coeur des croyants. Cette sakina est le fruit du teslim véritable. Elle n’est pas le faux calme du déni, et elle n’est pas l’engourdissement de celui qui a renoncé. Elle est la paix profonde et posée d’un coeur qui a cessé de combattre la réalité et qui reconnaît, en toute circonstance, la main d’un Seigneur sage et miséricordieux.
Jilani décrit cet état avec une tendresse peu commune :
« Le coeur qui s’est vraiment abandonné est comme un lac par une nuit sans vent. Chaque étoile du ciel s’y reflète. Non que le lac s’efforce de les refléter, mais parce qu’il est devenu assez calme pour recevoir ce qui est déjà là. »
Cette immobilité est, chose étrange, l’état le plus actif qu’un homme puisse atteindre. L’homme de teslim n’est plus paralysé par la peur des résultats, plus épuisé par l’effort de maîtriser ce qui échappe à toute maîtrise, plus distrait par le commentaire sans fin de l’ego jugeant si les choses vont bien ou mal. Libéré de ces fardeaux, le coeur abandonné agit avec une clarté, un huzur et une décision que le coeur anxieux n’approche jamais. C’est pourquoi les grands hommes et les grandes femmes de l’histoire de l’islam, ceux qui ont bâti des civilisations, laissé des oeuvres d’une beauté intellectuelle et artistique saisissante, affronté la persécution, l’exil et la mort avec sérénité, n’étaient pas des êtres sans volonté. Leur volonté s’était alignée sur une Volonté plus grande que la leur.
La pratique du dhikr, le rappel de Dieu, est le véhicule permanent de cet alignement. Ghazali observait que le rappel de la langue précède le rappel du coeur, comme l’abandon du coeur précède la paix de l’âme. Au sein de l’ordre Qadiri fondé au nom de Jilani, les disciplines du dhikr et de la muraqaba sont façonnées précisément pour mener le chercheur du rappel extérieur à l’abandon intérieur, de la répétition des noms de Dieu à la réalité vivante que ces noms décrivent.
Conclusion : l’enseignement le plus difficile et le plus libérateur
Le teslim est, sans conteste, l’enseignement le plus difficile de la voie soufie. Il réclame ce que l’ego ressent comme une mort : le renoncement à sa prétention de régner sur sa propre vie. Chaque fibre du nafs s’y refuse. Chaque instinct de conservation se cabre. Et pourtant ceux qui ont franchi cette porte étroite, ceux qui ont vraiment remis leur volonté à la volonté de Celui qui les a créés, rapportent la même découverte à travers les siècles, les cultures et les tempéraments. Ce qu’ils redoutaient comme une mort s’est révélé une naissance. Ce qu’ils vivaient comme une perte était la condition de tout trouver. Et la paix qu’ils avaient poursuivie en mille lieux les attendait depuis toujours au seul endroit qu’ils s’étaient refusés à regarder : dans l’acte de lâcher prise.
L’enseignement final de Jilani est celui-ci :
« Quand tu lâches tout, tout vient à toi. Non parce que tu l’as mérité, mais parce que tu as enfin cessé de le retenir. La miséricorde de Dieu coulait depuis toujours vers toi. C’était ton poing fermé qui l’empêchait d’entrer. »
Telle est la promesse et le paradoxe du teslim : l’abandon n’est pas la fin du voyage, mais son vrai commencement.
Sources
- Abd al-Qadir al-Jilani, al-Fath al-Rabbani (v. 1150)
- Abd al-Qadir al-Jilani, Futuh al-Ghayb (v. 1150)
- Abu Hamid al-Ghazali, Ihya Ulum al-Din (v. 1097)
- Abu Hamid al-Ghazali, Kimiya-yi Sa’adat (v. 1105)
- Al-Qushayri, al-Risala al-Qushayriyya (v. 1046)
- Al-Hujwiri, Kashf al-Mahjub (v. 1070)
- Ibn Ata’illah al-Iskandari, al-Hikam (v. 1290)
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Raşit Akgül. “Le Teslim : l'art de l'abandon à la volonté divine.” sufiphilosophy.org, 1 avril 2026 (17 juillet 2026dernière modification) . https://sufiphilosophy.org/fr/sagesse-quotidienne/teslim