Y a-t-il quelque part un étranger comme moi : Yunus Emre sur la ghurbat
Sommaire
Le poème
Acep şu yerde var m’ola şöyle garîb bencileyin? Bağrı başlı, gözü yaşlı, şöyle garîb bencileyin.
Gezerim Rûm ile Şâm’ı, yukarı illerî kamu. Çok istedim, bulamadım, şöyle garîb bencileyin.
Kimseler garîb olmasın, hasret oduna yanmasın. Hocam, kimseler duymasın şöyle garîb bencileyin.
Söyler dilim, ağlar gözüm; garîblere göynür özüm. Meğer ki gökte yıldızım şöyle garîb bencileyin.
Nice bu dert ile yanam, ecel ere bir gün ölem; meğer ki sinimde bulam şöyle garîb bencileyin.
Bir garîb ölmüş diyeler, üç günden sonra duyalar; soğuk su ile yuyalar şöyle garîb bencileyin.
Hey Emre’m Yûnus biçâre, bulunmaz derdine çare. Var imdi gez şârdan şâre, şöyle garîb bencileyin.
Une transposition simple en français :
Y a-t-il quelque part en ce monde un étranger comme moi ? Le cœur blessé, les yeux en larmes, un étranger comme moi.
J’ai parcouru l’Anatolie et la Syrie, tous les pays du haut. J’ai cherché et je n’ai pas trouvé un étranger comme moi.
Que personne ne soit étranger, que personne ne brûle au feu du désir. Maître, que personne jamais ne connaisse un étranger comme moi.
Ma langue parle, mes yeux pleurent ; mon âme s’afflige pour les étrangers. Peut-être seulement mon étoile au ciel est un étranger comme moi.
Combien de temps brûlerai-je dans cette peine, quand viendra mon heure et que je mourrai ? Peut-être ne trouverai-je qu’en ma tombe un étranger comme moi.
“Un étranger est mort,” diront-ils, et ne l’apprendront qu’après trois jours ; ils laveront mon corps avec de l’eau froide, un étranger comme moi.
Hé Emre, hé pauvre Yunus, il n’y a pas de remède à ta peine. Va maintenant, marche de ville en ville, un étranger comme moi.
”Şöyle Garîb Bencileyin” : le refrain qui nomme l’âme
Le refrain, şöyle garîb bencileyin (“un étranger comme moi, complètement étranger”), revient à la fin de chaque strophe comme un coup de cloche. Yunus ne nomme pas ce qu’il désigne. Il n’en a pas besoin. La répétition elle-même est le sens.
Le refrain nomme l’état soufi appelé ghurbat : l’étrangeté. Ghurbat, dans le vocabulaire soufi classique, n’est pas une solitude psychologique. C’est un maqâm : la station permanente de celui qui a entrevu où le cœur appartient vraiment, et qui éprouve désormais ce monde comme presque-non-patrie. La formulation classique vient de la Risâla d’al-Qushayri et du Kashf al-Mahjub d’al-Hujwiri : ghurbat est un signe positif, non un état négatif. Le chercheur qui est à l’aise dans ce monde n’a pas remarqué qu’il voyage. Le chercheur qui s’y sent étrange a commencé à se souvenir de la patrie.
Le voyageur du poème parcourt le Roum (Anatolie) et le Châm (Syrie), la grande géographie soufie de l’époque, et ne trouve personne d’aussi étranger que lui-même. Ce n’est pas de la vantardise. C’est la reconnaissance que la ghurbat est finalement une station intérieure, et non un lieu. Le marcheur qui marche toute la terre sans trouver son égal n’est pas seul ; il avoue que la patrie qu’il cherche n’est sur aucune carte.
Le corps de l’étranger : “Bir Garîb Ölmüş Diyeler”
La sixième strophe se tourne brusquement vers la mort de l’étranger :
Bir garîb ölmüş diyeler, üç günden sonra duyalar; soğuk su ile yuyalar.
Un étranger est mort ; ils ne l’apprendront qu’après trois jours ; ils laveront le corps avec de l’eau froide.
L’auditeur anatolien entend ce vers et le sol cède sous lui. L’image est concrète : un pauvre voyageur meurt loin des siens ; personne pour annoncer sa mort ; la nouvelle voyage lentement ; le corps est finalement lavé par des étrangers, à l’eau froide, dans la hâte d’une communauté non préparée.
Cette strophe accomplit quelque chose de théologiquement précis. La loi islamique impose à la communauté des devoirs envers les morts. Le corps de tout musulman doit être lavé, enveloppé, prié sur lui, enterré. Ces devoirs sont fard al-kifâya : obligations communautaires qui retombent sur ceux qui sont présents. L’étranger mort du vers de Yunus est le cas-limite de ces obligations : celui qui n’a ni parents, ni amis, ni revendication, ni voix. La pauvreté même de ses funérailles met à nu le vide que la ghurbat nomme.
Mais Yunus ne proteste pas. Il dit : cela pourrait être moi. Et en le disant, il fait deux choses à la fois.
D’abord, il rappelle à l’auditeur le devoir de la communauté envers le mort étranger. Que la sépulture d’aucun croyant ne soit négligée ; que la nouvelle ne vienne pas trois jours trop tard.
Ensuite, il enseigne à l’auditeur à s’identifier à l’étranger, à ressentir en soi-même, encore vivant, la situation de celui qui pourrait mourir sans personne à son chevet. Ce tournant intérieur est l’œuvre que la ghurbat exige.
La tradition anatolienne porte ce vers depuis sept siècles avec une grande tendresse. On le chante aux funérailles, dans les cercles de zikir bektachis et mevlevis, au chevet du mourant.
Le Hadith du Garîb : “L’islam a commencé étranger”
Le poème repose sur un hadith qui donne à toute la notion de ghurbat son fondement islamique :
Bedeʾe-l-Islāmu gharīban wa sa-yaʿūdu gharīban kamā badaʾa ; fa-ṭūbā li-l-ghurabā’.
“L’islam a commencé étranger, et il reviendra étranger comme il a commencé ; bienheureux les étrangers.”
(Muslim, Sahîh, Kitâb al-Îmân ; Tirmidhi, Sunan)
Le hadith établit gharîb comme terme religieux positif. Les premiers musulmans étaient étrangers à La Mecque. Les croyants, dans toute époque où la pratique de la foi devient difficile, seront étrangers à leur propre temps. Le hadith ne s’en plaint pas ; il les bénit. Tūbā li-l-ghurabā’ : tūbā, dans le lexique du paradis, est un arbre ou un état de béatitude suprême. Les étrangers ne sont pas abandonnés ; ils sont les destinataires d’une promesse particulière du paradis.
Le şöyle garîb bencileyin de Yunus est le versant humain de cette parole divine. L’étranger du hadith est l’étranger du poème.
Le poème ferme donc par Var imdi gez şârdan şâre, şöyle garîb bencileyin : va maintenant, marche de ville en ville, un étranger comme moi. L’instruction n’est pas du désespoir. C’est la mashreb soufie : la disposition du voyageur qui a accepté que sa patrie n’est pas ici et qui marche donc sa vie sur cette terre en hôte.
Yunus, Mevlana et la Ney : trois voix d’une seule ghurbat
Le même thème (l’âme étrangère à ce monde, en désir d’une patrie à peine entrevue) traverse trois des grandes ouvertures poétiques anatoliennes.
La ney de Rumi, à l’ouverture du Mesnevi, pleure depuis la roselière dont elle fut coupée : écoute le roseau, comme il se plaint ; il raconte la séparation. Le roseau chante le firaq, la séparation d’avec la source. La note est la même que le garîb de Yunus.
Le “N’oldu bu gönlüm” de Hacı Bayram-ı Velî dit le même thème en turc nu : qu’est-il arrivé à ce cœur, il s’est rempli de chagrin et de peine.
Et ici dans le şöyle garîb bencileyin de Yunus : le même firaq, le même ton de ney, mais maintenant dans le turc le plus ordinaire, dans la voix d’un pauvre homme qui marche de ville en ville. Trois voix d’un même héritage anatolien : le persan impérial de Mevlana, le turc d’Anatolie centrale de Hacı Bayram, et le turc villageois de Yunus, qui chantent tous le même éveil.
Pourquoi ce poème a duré
Sept siècles plus tard, ce poème est encore récité aux funérailles anatoliennes, chanté dans les cercles de zikir, et enregistré par les grandes voix classiques turques. La raison est la même que pour “Bir Kez Gönül Yıktın İse” et “Severim Ben Seni Candan İçeri” : Yunus dit quelque chose de structurellement vrai sur la condition du croyant, dans un turc que le village et la lodge peuvent recevoir également.
Le poème enseigne trois choses à la fois. Il enseigne au croyant à ressentir la ghurbat qui est l’héritage propre du voyageur. Tūbā li-l-ghurabā’ : l’étranger est béni, non plaint. Il rappelle à la communauté son devoir envers le mort étranger. Il enseigne au chercheur que le chemin du cœur n’est pas un voyage vers une destination, mais une errance.
C’est le registre anatolien de Yunus dans sa forme la plus pure : simple, direct, ancré théologiquement dans le hadith classique, ancré éthiquement dans le soin de la communauté pour ses morts, ancré mystiquement dans la ghurbat du cœur.
Sources
- Yunus Emre, Divan, éd. Mustafa Tatcı
- Mustafa Tatcı, Yûnus Emre Divânı: İnceleme, Metin (Ankara, 1990)
- Abdülbâki Gölpınarlı, Yûnus Emre: Hayatı ve Bütün Şiirleri (Istanbul, 1971)
- Muslim, Sahîh, Kitâb al-Îmân, le hadith du gharîb
- Tirmidhi, Sunan, le hadith du gharîb
- al-Qushayri, al-Risâla al-Qushayriyya, chapitre sur la ghurba
- al-Hujwiri, Kashf al-Mahjûb, section sur la ghurba
- al-Ghazâli, Ihyâ’ ʿUlûm al-Dîn, Kitâb al-Mawt, sur les droits des morts
- Fuad Köprülü, Türk Edebiyatında İlk Mutasavvıflar (1918)
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Citer cet article
Raşit Akgül. “Y a-t-il quelque part un étranger comme moi : Yunus Emre sur la ghurbat.” sufiphilosophy.org, 19 mai 2026. https://sufiphilosophy.org/fr/poemes/un-etranger-comme-moi.html
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