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Poèmes

Mon cœur est devenu capable de toute forme

Par Raşit Akgül 1 avril 2026 4 min de lecture

Le poème

“Mon coeur est devenu capable de toute forme : Il est pâturage pour les gazelles et couvent pour les moines chrétiens, Temple pour les idoles et Kaaba du pèlerin, Tables de la Torah et feuillets du Coran. Je suis la religion de l’amour, où que se dirigent ses montures, Car l’amour est ma religion et ma foi.”

Muhyi al-Din Ibn Arabi, Tarjuman al-Ashwaq (L’Interprète des désirs), XI. Traduction libre depuis l’arabe.

Contexte

Muhyi al-Din Ibn Arabi (1165-1240), surnommé al-Shaykh al-Akbar (le Plus Grand Maître), est l’une des figures les plus influentes de la pensée soufie. Né à Murcie en al-Andalus, il voyagea à travers tout le monde islamique avant de s’établir à Damas. Son oeuvre, immense et complexe, constitue le sommet de la métaphysique soufie.

Le Tarjuman al-Ashwaq fut composé à La Mecque, après la rencontre d’Ibn Arabi avec Nizam, la fille d’un savant persan, figure à la fois réelle et symbolique qui incarne la Sagesse divine sous une forme féminine. Ce recueil de poèmes d’amour provoqua de vives controverses, au point qu’Ibn Arabi dut en rédiger un commentaire pour en expliciter le sens mystique.

Le coeur comme organe de connaissance

Dans la terminologie d’Ibn Arabi, le qalb (coeur) n’est pas simplement le siège des émotions. C’est l’organe de la connaissance spirituelle, le lieu de la théophanie (tajalli) où Dieu se révèle sous des formes sans cesse renouvelées. Le mot arabe qalb partage sa racine avec taqallub (fluctuation, retournement), ce qui indique sa nature essentiellement mobile.

Un coeur figé dans une seule forme de croyance est, pour Ibn Arabi, un coeur qui n’a pas atteint sa pleine capacité. Le coeur accompli est celui qui peut accueillir toute théophanie sans s’y enfermer, à l’image d’un miroir qui reflète chaque image sans en retenir aucune.

Pâturage, couvent, temple et Kaaba

La liste que dresse Ibn Arabi n’est pas arbitraire. Elle parcourt les grandes traditions religieuses connues de son époque : le monde arabe préislamique (les gazelles), le christianisme (le couvent), les religions de l’Inde (le temple des idoles), l’islam (la Kaaba), le judaïsme (la Torah) et l’islam encore (le Coran). Chacune de ces formes est une manifestation légitime du sacré.

Cette vision s’enracine dans sa doctrine de l’unité de l’être (wahdat al-wujud), selon laquelle il n’existe qu’une seule Réalité qui se manifeste sous une infinité de formes. Les voies soufies qui se réclament de son enseignement insistent sur cette capacité du coeur à reconnaître le divin partout où il se montre.

La religion de l’amour

“Je suis la religion de l’amour, où que se dirigent ses montures.”

Ce vers a fait le tour du monde. Il ne proclame pas l’équivalence abstraite des religions mais affirme que l’amour (hubb) est le principe qui les traverse toutes et les dépasse. L’amour chez Ibn Arabi n’est pas un sentiment : c’est la force cosmique qui meut l’univers, le lien entre le Créateur et la création.

Rumi, qui naîtra quelques décennies après la mort d’Ibn Arabi, développera une vision très proche dans son Masnavi, en plaçant l’amour au fondement de toute existence.

Une pensée exigeante

Il serait erroné de réduire ce poème à un slogan oecuménique. La pensée d’Ibn Arabi est d’une rigueur intellectuelle considérable. La capacité du coeur à accueillir toute forme présuppose un long travail de purification à travers les pratiques du soufisme : dhikr (invocation), muraqaba (méditation), khalwa (retraite). Sans ce travail préalable, le coeur reste prisonnier de ses préjugés et de ses attachements.

Les maîtres de la tradition rappellent que l’universalité du coeur est un sommet, non un point de départ. Elle est le fruit d’une ascèse intérieure, non d’une indifférence confortable.

Héritage

Ce poème est devenu l’un des textes fondateurs de ce que l’on pourrait appeler la spiritualité soufie universelle. Il nourrit la réflexion de ceux qui, aujourd’hui, cherchent à vivre une vie spirituelle ouverte sans renoncer à la profondeur d’une tradition.

Mots-clés

ibn arabi cœur amour universalité

Citer cet article

Raşit Akgül. “Mon cœur est devenu capable de toute forme.” sufiphilosophy.org, 1 avril 2026. https://sufiphilosophy.org/fr/poemes/mon-coeur-est-devenu-capable.html