Skip to content
Poèmes

Le silence est le langage de Dieu

Par Raşit Akgül 5 avril 2026 7 min de lecture

Le poeme

Le silence est le langage de Dieu, tout le reste n’est que mauvaise traduction.

Ferme ta bouche et ouvre la fenetre de ton coeur. Le soleil entrera par cette ouverture.

Les mots sont un pretexte. C’est le lien interieur qui attire une personne vers une autre, non les mots.

Si tu desires la guerison, laisse-toi tomber malade, laisse-toi tomber malade. Laisse le silence te conduire au coeur de la vie.

Tout ce qui est fait beau, gracieux et charmant est fait pour l’oeil de celui qui voit.

Ferme ta bouche. Ouvre ton coeur. Parle sans langue.

Du Fihi Ma Fihi et du Divan-i Shams-i Tabrizi, Djalaluddin Rumi (v. 1250-1270)

Une note sur le texte

Le vers d’ouverture, « Le silence est le langage de Dieu, tout le reste n’est que mauvaise traduction, » est largement associé à Rumi dans les anthologies modernes en anglais, mais il n’est pas trouvé dans cette formulation dans ses œuvres persanes authentifiées. Il s’agit, semble-t-il, d’une composition moderne qui condense l’enseignement de la tradition rumienne sur le silence, plutôt que de la traduction d’un passage spécifique. L’ensemble du texte est mieux compris comme une méditation dans le registre de Rumi, qui ramasse des thèmes que Rumi traite directement dans le Divan-i Shams-i Tabrizi, le Masnavi et le Fihi Ma Fihi, mais non comme un texte attribué unique.

L’ancrage bien attesté de l’enseignement rumien du silence est le mot khamush (« sois silencieux »), par lequel Rumi clôt des centaines de ses ghazals dans le Divan-i Shams-i Tabrizi. Khamush est la signature propre de Rumi : à la limite de l’élaboration lyrique, celui qui parle se retire, et le Bien-Aimé demeure dans le silence que la parole a dégagé.

Contexte

L’enseignement de Rumi sur le silence traverse l’ensemble de son œuvre. Là où le Chant du Roseau ouvre le Masnavi par le cri de séparation (firaq), le khamush final de ses ghazals pointe vers ce qui se trouve au-delà de tout cri : la huzur, la présence, dans laquelle la parole elle-même se dissout et seul l’Un demeure.

Le Fihi Ma Fihi consigne les conversations que Rumi tenait avec ses élèves et visiteurs. Contrairement à la poésie, qui opère par l’image et le rythme, ces discours offrent ses idées en prose directe. L’ironie n’échappe pas à Rumi lui-même : il emploie des milliers de mots pour expliquer pourquoi les mots, à la fin, doivent céder. Les 25 000 vers du Masnavi ne contiennent pas le silence qu’ils désignent ; ils préparent le cœur à y entrer.

Le silence comme limite du langage

« Le silence est le langage de Dieu, tout le reste n’est que mauvaise traduction. »

Lu comme méditation plutôt que comme texte littéral de Rumi, ce vers nomme une conviction soufie que Rumi enseignait bel et bien : les réalités les plus profondes ne peuvent être saisies par les mots. Les mots sont séquentiels, limités, et liés aux catégories de l’esprit discursif. Le Réel est communiqué à un niveau antérieur au langage : par la huzur (présence), par le kashf (dévoilement) direct du cœur, par cette qualité d’attention que la muraqaba cultive.

Les mots peuvent préparer le cœur à cette réalité. Ils ne peuvent la contenir. Rumi le savait et le disait. Les 25 000 vers du Masnavi n’enferment pas le Bien-Aimé ; ils amènent l’auditeur à la frontière au-delà de laquelle il doit passer seul. La signature khamush à la fin de ses ghazals est l’aveu formel de cette limite : le poème finit ; Celui qui en était le sujet demeure.

La fenetre du coeur

“Ferme ta bouche et ouvre la fenetre de ton coeur. Le soleil entrera par cette ouverture.”

La bouche parle aux hommes. Le coeur parle a Dieu. La tradition soufie enseigne constamment que l’organe de la connaissance divine n’est pas l’intellect mais le coeur (qalb). Le dhikr, la muraqaba, la khalwa : toutes ces pratiques sont des methodes pour apaiser le bavardage de l’esprit afin que la perception du coeur puisse emerger.

Rumi n’est pas anti-intellectuel. Il etait lui-meme un savant forme en jurisprudence et en theologie. Mais il insiste sur le fait que l’intellect a une frontiere, et qu’au-dela de cette frontiere se trouve un mode de connaissance qui requiert le silence comme medium. La “fenetre du coeur” est la faculte par laquelle la lumiere entre, mais elle ne s’ouvre que lorsque le bruit du moi s’apaise.

Au-dela des mots, le lien

“Les mots sont un pretexte. C’est le lien interieur qui attire une personne vers une autre, non les mots.”

Cette parole eclaire le concept soufi de sohbet : la conversation spirituelle qui transmet des etats plutot que des informations. Quand Rumi resta assis des mois avec Shams-i Tabrizi dans ce que les temoins decrivirent comme une communion silencieuse, ce n’etait pas faute d’avoir quelque chose a dire. Ce qu’ils partageaient depassait la capacite de la parole.

La relation maitre-disciple dans la tradition soufie opere essentiellement par ce lien silencieux (nisbat), non par des cours magistraux. Un regard, un geste, une qualite de presence peuvent transmettre ce que mille pages de commentaire ne sauraient. C’est pourquoi la tradition soufie insiste sur le maitre vivant : les livres contiennent des mots, mais le maitre transmet le silence entre les mots.

Le silence et le fana

La dimension la plus profonde de l’enseignement de Rumi sur le silence se rattache au fana, la dissolution de l’emprise de l’ego. L’ego se maintient par une narration constante : “Je suis ceci, je veux cela, je merite davantage, je crains cela.” Ce monologue interieur est le systeme d’exploitation de l’ego. Quand il se tait, non par suppression mais par la presence envahissante du Divin, ce qui reste n’est pas le vide mais la plenitude.

“Laisse le silence te conduire au coeur de la vie.”

Le silence que Rumi decrit n’est pas l’absence de son. C’est la presence de Dieu, eprouvee quand le bruit du moi finit par s’apaiser. “Ferme ta bouche. Ouvre ton coeur. Parle sans langue” est une invitation au fana : laisse la narration s’arreter et decouvre ce qui a toujours ete la, cache sous le bruit. Les etapes de l’ame retracent ce voyage, du moi tyrannique (nafs al-ammara), qui ne se tait jamais, a l’ame en paix (nafs al-mutma’inna), qui a enfin appris a ecouter.

Le contexte Ehl-i Sunnet

L’enseignement de Rumi sur le silence n’est ni quietisme ni rejet de la parole et de l’erudition. Le Coran lui-meme est parole divine (kalam Allah). Le Prophete a parle, enseigne et legifere. Les cinq prieres quotidiennes contiennent la recitation. L’islam n’est pas, au sens litteral, une religion du silence.

Le silence dans le contexte soufi signifie la cessation du bavardage du nafs, non le rejet de la revelation ou de la guidance prophetique. Le silence le plus eleve est le silence du nafs, dans lequel le serviteur peut enfin entendre ce que Dieu disait depuis toujours a travers le Coran, l’exemple prophetique et les signes dissemine dans la creation. Les 25 000 vers du Masnavi de Rumi sont eux-memes la preuve que la parole, lorsqu’elle coule d’un coeur purifie, n’est pas le contraire du silence mais son fruit.

Sources

  • Rumi, Fihi Ma Fihi (v. 1260)
  • Rumi, Divan-i Shams-i Tabrizi (v. 1250)
  • Rumi, Masnavi-yi Ma’navi (v. 1258-1273)

Mots-clés

rumi silence langage de dieu coeur fana muraqaba poesie soufie

Citer cet article

Raşit Akgül. “Le silence est le langage de Dieu.” sufiphilosophy.org, 5 avril 2026. https://sufiphilosophy.org/fr/poemes/le-silence-est-le-langage-de-dieu.html