Le silence est le langage de Dieu
Sommaire
Le poeme
Le silence est le langage de Dieu, tout le reste n’est que mauvaise traduction.
Ferme ta bouche et ouvre la fenetre de ton coeur. Le soleil entrera par cette ouverture.
Les mots sont un pretexte. C’est le lien interieur qui attire une personne vers une autre, non les mots.
Si tu desires la guerison, laisse-toi tomber malade, laisse-toi tomber malade. Laisse le silence te conduire au coeur de la vie.
Tout ce qui est fait beau, gracieux et charmant est fait pour l’oeil de celui qui voit.
Ferme ta bouche. Ouvre ton coeur. Parle sans langue.
Du Fihi Ma Fihi et du Divan-i Shams-i Tabrizi, Djalaluddin Rumi (v. 1250-1270)
Contexte
L’enseignement de Rumi sur le silence traverse l’ensemble de son oeuvre, du Masnavi au Fihi Ma Fihi (“En lui est ce qui est en lui,” ses discours en prose). Le texte ci-dessus rassemble ses declarations les plus celebres sur ce sujet en une seule meditation. La ou le Chant du Roseau ouvre le Masnavi par le cri de la nostalgie, ces passages pointent vers ce qui se trouve au-dela de tout cri : le silence dans lequel le Divin est le plus pleinement present.
Le Fihi Ma Fihi consigne les conversations que Rumi tenait avec ses eleves et visiteurs. Contrairement a la poesie, qui opere par l’image et le rythme, ces discours offrent ses idees en prose directe. L’ironie n’echappe pas a Rumi lui-meme : il emploie des milliers de mots pour expliquer pourquoi les mots echouent en fin de compte. Mais le doigt qui montre la lune n’est pas la lune, et Rumi connaissait cette difference.
Le silence comme langage divin
“Le silence est le langage de Dieu, tout le reste n’est que mauvaise traduction.”
Ce n’est pas un lieu commun mystique. C’est une affirmation epistemologique precise. Les realites les plus profondes, selon Rumi, ne peuvent etre saisies par les mots, car les mots sont sequentiels, limites et lies aux categories de l’esprit. La communication de Dieu s’effectue a un niveau anterieur au langage : par la presence, par la perception directe du coeur (kashf), par cette qualite d’attention que la muraqaba cultive.
Les mots peuvent indiquer la direction de cette realite. Ils ne peuvent la contenir. Le Masnavi lui-meme, malgre ses 25 000 vers, est decrit par Rumi comme un doigt qui pointe vers la lune. Le silence est la lune.
La fenetre du coeur
“Ferme ta bouche et ouvre la fenetre de ton coeur. Le soleil entrera par cette ouverture.”
La bouche parle aux hommes. Le coeur parle a Dieu. La tradition soufie enseigne constamment que l’organe de la connaissance divine n’est pas l’intellect mais le coeur (qalb). Le dhikr, la muraqaba, la khalwa : toutes ces pratiques sont des methodes pour apaiser le bavardage de l’esprit afin que la perception du coeur puisse emerger.
Rumi n’est pas anti-intellectuel. Il etait lui-meme un savant forme en jurisprudence et en theologie. Mais il insiste sur le fait que l’intellect a une frontiere, et qu’au-dela de cette frontiere se trouve un mode de connaissance qui requiert le silence comme medium. La “fenetre du coeur” est la faculte par laquelle la lumiere entre, mais elle ne s’ouvre que lorsque le bruit du moi s’apaise.
Au-dela des mots, le lien
“Les mots sont un pretexte. C’est le lien interieur qui attire une personne vers une autre, non les mots.”
Cette parole eclaire le concept soufi de sohbet : la conversation spirituelle qui transmet des etats plutot que des informations. Quand Rumi resta assis des mois avec Shams-i Tabrizi dans ce que les temoins decrivirent comme une communion silencieuse, ce n’etait pas faute d’avoir quelque chose a dire. Ce qu’ils partageaient depassait la capacite de la parole.
La relation maitre-disciple dans la tradition soufie opere essentiellement par ce lien silencieux (nisbat), non par des cours magistraux. Un regard, un geste, une qualite de presence peuvent transmettre ce que mille pages de commentaire ne sauraient. C’est pourquoi la tradition soufie insiste sur le maitre vivant : les livres contiennent des mots, mais le maitre transmet le silence entre les mots.
Le silence et le fana
La dimension la plus profonde de l’enseignement de Rumi sur le silence se rattache au fana, la dissolution de l’emprise de l’ego. L’ego se maintient par une narration constante : “Je suis ceci, je veux cela, je merite davantage, je crains cela.” Ce monologue interieur est le systeme d’exploitation de l’ego. Quand il se tait, non par suppression mais par la presence envahissante du Divin, ce qui reste n’est pas le vide mais la plenitude.
“Laisse le silence te conduire au coeur de la vie.”
Le silence que Rumi decrit n’est pas l’absence de son. C’est la presence de Dieu, eprouvee quand le bruit du moi finit par s’apaiser. “Ferme ta bouche. Ouvre ton coeur. Parle sans langue” est une invitation au fana : laisse la narration s’arreter et decouvre ce qui a toujours ete la, cache sous le bruit. Les etapes de l’ame retracent ce voyage, du moi tyrannique (nafs al-ammara), qui ne se tait jamais, a l’ame en paix (nafs al-mutma’inna), qui a enfin appris a ecouter.
Le contexte Ehl-i Sunnet
L’enseignement de Rumi sur le silence n’est ni quietisme ni rejet de la parole et de l’erudition. Le Coran lui-meme est parole divine (kalam Allah). Le Prophete a parle, enseigne et legifere. Les cinq prieres quotidiennes contiennent la recitation. L’islam n’est pas, au sens litteral, une religion du silence.
Le silence dans le contexte soufi signifie la cessation du bavardage du nafs, non le rejet de la revelation ou de la guidance prophetique. Le silence le plus eleve est le silence du nafs, dans lequel le serviteur peut enfin entendre ce que Dieu disait depuis toujours a travers le Coran, l’exemple prophetique et les signes dissemine dans la creation. Les 25 000 vers du Masnavi de Rumi sont eux-memes la preuve que la parole, lorsqu’elle coule d’un coeur purifie, n’est pas le contraire du silence mais son fruit.
Sources
- Rumi, Fihi Ma Fihi (v. 1260)
- Rumi, Divan-i Shams-i Tabrizi (v. 1250)
- Rumi, Masnavi-yi Ma’navi (v. 1258-1273)
Mots-clés
Citer cet article
Raşit Akgül. “Le silence est le langage de Dieu.” sufiphilosophy.org, 5 avril 2026. https://sufiphilosophy.org/fr/poemes/le-silence-est-le-langage-de-dieu.html
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