Le Sema : la danse sacrée des derviches
Sommaire
La première chose à comprendre au sujet du sema est qu’il n’est pas une danse. Il est une prière. Plus exactement, il est un acte d’adoration codifié en mouvement, dans lequel chaque geste, chaque vêtement, chaque pas porte une signification théologique précise. Les touristes qui assistent à un sema à Istanbul ou à Konya voient des hommes en blanc qui tournent gracieusement. Les derviches qui accomplissent le sema vivent une expérience d’un tout autre ordre.
Origines et contexte
Le sema est la pratique distinctive de l’ordre Mevlevi, fondé à la suite de la mort de Jalal al-Din Rumi en 1273. Selon la tradition, Rumi lui-même aurait commencé à tourner spontanément dans les rues de Konya, transporté par l’extase spirituelle après la disparition de Shams-i Tabrizi. Le fils de Rumi, Sultan Walad, et ses successeurs codifièrent ensuite cette impulsion extatique en une cérémonie structurée dont chaque élément obéit à des règles précises.
Il est essentiel de ne pas confondre le sema avec un phénomène de transe. La tradition mevlevie insiste sur le fait que le tourneur doit rester pleinement conscient, parfaitement maître de ses mouvements. L’extase soufie (wajd) n’est pas une perte de conscience mais un surcroît de présence. Le derviche qui tourne est, paradoxalement, plus éveillé que dans la vie ordinaire, non moins.
Le symbolisme des vêtements
Chaque élément du costume du derviche tourneur porte une signification :
Le sikke, la haute coiffure de feutre, représente la pierre tombale de l’ego. Le derviche porte littéralement sur sa tête le rappel de la mort du moi. Cette mort n’est pas physique mais spirituelle : c’est l’extinction (fana) des prétentions du nafs à l’autonomie.
Le tennure, la longue robe blanche qui s’évase en tournant, représente le linceul de l’ego. De même qu’un corps mort est enveloppé dans un tissu blanc avant la mise en terre, l’ego du derviche est symboliquement enseveli dans cette robe immaculée.
La hirka, le manteau noir porté par-dessus la robe blanche, représente la tombe. Le retrait de ce manteau au début de la cérémonie symbolise la renaissance spirituelle : le derviche émerge de la tombe de l’attachement mondain pour entrer dans la lumière de la conscience divine.
La rotation cosmique
La rotation du derviche n’est pas un acte arbitraire. Elle reflète un principe que la tradition soufie a perçu bien avant que la physique moderne ne le confirme : tout dans l’univers tourne.
Les électrons tournent autour du noyau atomique. La Terre tourne autour de son axe et autour du Soleil. Le système solaire tourne autour du centre de la galaxie. Les galaxies elles-mêmes décrivent des spirales. Du plus petit au plus grand, la rotation est inscrite dans la structure même du réel. Le derviche qui tourne ne fait rien d’original. Il rejoint consciemment un mouvement qui anime déjà chaque particule de son être.
Rumi l’exprimait ainsi :
« Les cieux tournent jour et nuit, comme une roue de moulin. Chaque atome tourne, bien que nos yeux soient trop grossiers pour le voir. »
Le sema est donc un acte de conformité cosmique. Le derviche aligne son corps avec le mouvement fondamental de la création. Ce n’est pas une métaphore : c’est une correspondance ressentie entre le microcosme du corps humain et le macrocosme de l’univers.
La structure de la cérémonie
Le sema complet comprend plusieurs parties, chacune ayant sa signification propre.
Le nat-i sharif. La cérémonie commence par un hymne au Prophète Muhammad (que la paix soit sur lui), chanté par un soliste. Ce chant établit le cadre : tout ce qui suit se déroule à l’intérieur de la tradition prophétique.
Le coup de tambour. Un battement unique du kudum (petite timbale) représente l’ordre divin « Sois ! » (Kun), par lequel Dieu a créé l’univers. C’est le son primordial, le « Big Bang » théologique dont tout le reste découle.
Le taksim de ney. La flûte de roseau (ney) joue un solo improvisé. Le ney occupe une place centrale dans la symbolique mevlevie. Les premiers vers du Masnavi de Rumi lui sont consacrés : le roseau arraché à sa roselière se lamente, et cette lamentation est celle de l’âme séparée de son origine divine. Le son du ney est le cri de la nostalgie sacrée.
La marche. Les derviches effectuent trois tours de la salle, se saluant à chaque passage devant le post (la peau de mouton rouge qui symbolise le maître). Cette triple circumambulation représente les trois étapes de la connaissance : la connaissance par la science (ilm al-yaqin), la connaissance par la vision (ayn al-yaqin) et la connaissance par l’expérience directe (haqq al-yaqin).
Les quatre selams
Le coeur de la cérémonie se divise en quatre parties appelées selam (salutation), chacune correspondant à une étape du voyage spirituel.
Le premier selam représente la prise de conscience de Dieu par l’être humain et la reconnaissance de sa condition de créature. C’est le moment de l’éveil, où le voile de l’insouciance (ghaflah) commence à se lever.
Le deuxième selam représente l’émerveillement devant la grandeur de la création et la puissance de son Créateur. Le derviche tourne et contemple, par l’oeil intérieur, l’immensité de l’oeuvre divine.
Le troisième selam représente la dissolution de cet émerveillement dans l’amour. L’admiration intellectuelle cède la place à une ivresse du coeur. C’est l’étape de la fana, où le moi s’efface dans la contemplation du Bien-Aimé. La distinction entre Créateur et créature demeure réelle, mais la conscience du derviche est si pleinement occupée par Dieu qu’il n’y a plus de place pour la préoccupation de soi.
Le quatrième selam représente le retour. Le derviche, ayant traversé l’extinction de l’ego, revient au monde avec une conscience renouvelée. Il reprend sa place parmi les hommes, mais il n’est plus le même. Ce retour correspond à ce que les soufis appellent baqa : la subsistance en Dieu après l’extinction du moi. Le voyageur revient, mais c’est Dieu qui voit désormais à travers ses yeux, entend à travers ses oreilles, agit à travers ses mains.
La position des mains
Pendant le tournoiement, le derviche étend ses bras. La main droite est tournée vers le ciel, paume ouverte, pour recevoir la grâce divine. La main gauche est tournée vers la terre, pour transmettre cette grâce au monde. Le derviche ne garde rien pour lui. Il est un canal, non un réservoir. La grâce passe à travers lui comme l’eau passe à travers un tuyau : elle ne s’y accumule pas.
Le pied gauche reste ancré au sol et sert de pivot. Le pied droit propulse la rotation. L’axe de rotation du derviche passe par son coeur, qui est le centre de l’être humain dans l’anthropologie soufie. Ainsi, le derviche tourne littéralement autour de son coeur, comme les planètes tournent autour du soleil.
La musique du sema
La musique mevlevie n’est pas un accompagnement du sema. Elle en est partie intégrante. Composée dans le système des makams (modes mélodiques) de la musique classique ottomane, elle est elle-même un véhicule de transformation spirituelle.
Chaque makam est associé à un état émotionnel et spirituel précis. Le makam Rast évoque la sérénité et l’ordre cosmique. Le makam Hicaz porte la nostalgie et la séparation. Le makam Segah exprime l’amour mystique. Le choix du makam pour chaque section du sema n’est pas arbitraire : il guide l’état intérieur des tourneurs aussi sûrement que le mouvement physique.
L’ensemble musical (mutrib) comprend le ney, le kudum, le rebab (vièle à archet), le kanun (cithare sur table) et des voix. Le chef d’ensemble est le neyzenbaşi (premier joueur de ney), et sa position reflète la prééminence du ney dans la symbolique mevlevie.
Ce que le sema n’est pas
Il est nécessaire de préciser ce que le sema n’est pas, car les malentendus sont fréquents.
Le sema n’est pas un spectacle. Les représentations touristiques, si elles permettent de faire connaître cette tradition, risquent aussi de la réduire à un divertissement exotique. Pour les Mevlevis, le sema est un acte d’adoration aussi solennel que la prière rituelle. On ne l’accomplit pas pour un public. On l’accomplit devant Dieu.
Le sema n’est pas de la transe. Le derviche ne perd pas conscience. Il ne « part pas ailleurs ». Au contraire, il atteint un degré de présence supérieur à celui de la conscience ordinaire. Si un derviche trébuche ou perd l’équilibre pendant le sema, cela est considéré comme un manquement à la discipline intérieure.
Le sema n’est pas accessible sans formation. Avant de pouvoir participer au sema, un derviche mevlevi doit accomplir les 1001 jours de formation en cuisine, qui constituent une préparation du corps, de l’âme et du caractère. On ne tourne pas parce qu’on le désire. On tourne parce qu’on y a été préparé.
Le sema n’est pas séparable de l’islam. Chaque cérémonie commence par la récitation du Coran et un hymne au Prophète. Le sema est un dhikr en mouvement, une forme de souvenir divin qui utilise le corps comme véhicule. En retirer le cadre islamique, c’est en retirer l’âme.
L’héritage vivant
Après l’interdiction des ordres soufis en Turquie en 1925 par Mustafa Kemal Atatürk, le sema fut officiellement interdit pendant des décennies. La tradition survécut clandestinement dans des maisons privées et des réunions discrètes. À partir des années 1950, le gouvernement turc autorisa des « représentations culturelles » du sema, ce qui permit une renaissance progressive, quoique dans un cadre séculier qui ne satisfaisait pas pleinement les Mevlevis.
Aujourd’hui, le sema est inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO. Des cérémonies authentiques continuent d’être pratiquées, non seulement à Konya, mais dans des centres mevlevis à travers le monde. La tension entre préservation culturelle et pratique spirituelle vivante demeure, mais la transmission n’a pas été rompue. Les derviches tournent toujours, et dans leur rotation, quelque chose du souffle de Rumi continue de circuler.
« Dans le sema se cache un secret. Si tu le comprenais, tu saurais pourquoi les atomes dansent. » Jalal al-Din Rumi
Sources
- Jalal al-Din Rumi, Masnavi-yi Ma’navi (XIIIe siècle)
- Sultan Walad, Ibtida-nama (XIIIe siècle)
- Abdülbaki Gölpınarlı, Mevlevi Adab ve Erkanı (1963)
- Seyyed Hossein Nasr, Islamic Art and Spirituality (1987)
- Al-Ghazali, Ihya Ulum al-Din, livre sur le sama (XIe siècle)
- Al-Hujwiri, Kashf al-Mahjub, chapitre sur le sama (XIe siècle)
Mots-clés
Citer cet article
Raşit Akgül. “Le Sema : la danse sacrée des derviches.” sufiphilosophy.org, 1 avril 2026. https://sufiphilosophy.org/fr/pratiques/sema.html
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