La connaissance, c'est se connaître soi-même
Sommaire
Le poème
“La connaissance, c’est se connaître soi-même, La connaissance, c’est se connaître soi-même. Si tu ne te connais pas toi-même, À quoi bon toutes ces lectures ?
Le but de la connaissance Est de connaître le Réel. Si tu ne connais pas le Réel, Ton savoir n’est qu’un fardeau.
À quoi sert-il de lire beaucoup Si tu ne comprends pas le sens ? Si tu ne saisis pas ce que tu lis, Ne dis pas : je sais.
Vingt-huit lettres tu lis, Tu les récites sans relâche. Si tu ne te connais pas toi-même, Cela s’appelle un vain effort.”
Yunus Emre (v. 1238-1320), extrait du Divan. Traduction libre depuis le turc ancien.
Contexte
Yunus Emre est le plus grand poète soufi de langue turque. Vivant en Anatolie au tournant des XIIIe et XIVe siècles, contemporain de la fin de la vie de Rumi, il a composé ses poèmes non pas en persan ou en arabe, langues des élites savantes, mais en turc populaire. Ce choix linguistique est en lui-même un acte spirituel : la sagesse doit être accessible à tous.
Yunus Emre appartient à la tradition des derviches errants d’Anatolie, influencés à la fois par le soufisme classique et par les voies populaires du tasawwuf turc. Son maître aurait été Taptuk Emre, un mystique dont on ne sait presque rien mais dont la relation avec Yunus est rapportée dans de nombreux récits soufis.
Le savoir et la connaissance
Le poème opère une distinction fondamentale entre ‘ilm (le savoir, la connaissance acquise par l’étude) et ma’rifa (la connaissance intérieure, la gnose). Cette distinction traverse l’ensemble des fondements du soufisme. L’érudition sans transformation intérieure est un fardeau, voire un voile supplémentaire qui éloigne du Réel.
Yunus Emre ne condamne pas l’étude. Il lui assigne sa juste place : elle est un moyen, non une fin. Les vingt-huit lettres de l’alphabet arabe, que l’on apprend pour réciter le Coran, ne sont que des portes. Si l’on reste sur le seuil sans entrer, la lecture demeure stérile.
Se connaître soi-même
“Si tu ne te connais pas toi-même, à quoi bon toutes ces lectures ?”
Cette injonction fait écho au hadith célèbre : “Celui qui se connaît soi-même connaît son Seigneur” (man ‘arafa nafsahu faqad ‘arafa rabbahu). Elle rejoint également l’antique précepte delphique “Connais-toi toi-même”, qui a trouvé dans le soufisme une résonance profonde.
Se connaître, dans la perspective soufie, ne signifie pas se livrer à une introspection psychologique. C’est découvrir, au-delà des couches de l’ego (nafs), la réalité de l’âme (ruh) qui est un souffle divin. C’est passer de l’identification avec le personnage à la reconnaissance de l’Être qui habite en nous.
L’humilité du savant
Le ton de Yunus Emre est caractéristique : simple, direct, sans ornement. Ce dépouillement stylistique reflète son enseignement. Le vrai savant est humble parce qu’il mesure l’abîme entre ce qu’il sait et ce qui reste à connaître. Les maîtres soufis rappellent souvent que la première station du chemin est la faqr (pauvreté spirituelle), la reconnaissance de son dénuement intérieur.
Ce poème est souvent enseigné comme une introduction aux pratiques du soufisme, car il pose le cadre juste : avant de méditer, de jeûner ou d’invoquer, il faut se poser la question fondamentale de ce que l’on cherche vraiment.
Une voix toujours actuelle
Yunus Emre est récité et chanté dans toute la Turquie, des cercles de dhikr aux salles de classe. Son oeuvre incarne cette sagesse quotidienne qui ne sépare pas le spirituel du vécu ordinaire. Son influence se retrouve chez des générations de poètes soufis turcs qui, après lui, ont choisi la langue du peuple pour transmettre les vérités les plus hautes.
Mots-clés
Citer cet article
Raşit Akgül. “La connaissance, c'est se connaître soi-même.” sufiphilosophy.org, 1 avril 2026. https://sufiphilosophy.org/fr/poemes/la-connaissance-cest-se-connaitre.html
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