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Maîtres

Shams-i Tabrizi : l'étincelle errante

Par Raşit Akgül 1 avril 2026 7 min de lecture

Shams-i Tabrizi : l’étincelle errante

Shams al-Din Muhammad ibn ‘Ali ibn Malikdad al-Tabrizi, connu sous le nom de Shams-i Tabrizi (« le Soleil de Tabriz »), est l’une des figures les plus énigmatiques et les plus fascinantes de l’histoire du soufisme. Derviche errant, provocateur spirituel et catalyseur de la plus grande transformation mystique de la littérature universelle, il est indissociable de Rumi, dont il fit éclore le génie poétique. Pourtant, Shams n’est pas simplement le « maître de Rumi » : il est un maître à part entière, dont les enseignements, conservés dans les Maqalat (« Discours »), révèlent une pensée d’une profondeur et d’une originalité remarquables.

Un derviche sans attache

Les informations biographiques sur Shams sont fragmentaires et souvent contradictoires. Né à Tabriz, probablement dans les premières décennies du XIIIe siècle, il semble avoir reçu une formation religieuse complète avant de choisir la voie de l’errance spirituelle. Les sources le décrivent comme un homme de savoir qui avait étudié le droit shafiite, la théologie et les sciences coraniques, mais qui avait renoncé à toute position sociale pour mener la vie d’un qalandar, un derviche vagabond libre de toute attache institutionnelle.

Shams voyagea à travers le monde islamique, de Tabriz à Bagdad, d’Alep à Damas, cherchant un interlocuteur digne de son expérience spirituelle. Il priait Dieu de lui faire rencontrer un « compagnon » (anîs) capable de supporter l’intensité de sa présence.

“O Dieu, montre-moi l’un de Tes amis, un homme qui puisse supporter ma compagnie.”

Les sources rapportent que Shams n’épargnait personne dans ses critiques. Il mettait à l’épreuve les savants et les soufis qu’il rencontrait, les défiant par des questions inattendues et des comportements provocants. Son but n’était pas l’impertinence mais la mise à nu des prétentions spirituelles : il cherchait une âme qui fût au-delà de la vanité du savoir et de la piété ostentatoire.

La rencontre de Konya

La rencontre entre Shams et Rumi à Konya en 1244 est l’un des moments les plus célèbres de l’histoire spirituelle universelle. Les sources divergent sur les circonstances exactes, mais la version la plus répandue raconte que Shams interpella Rumi alors que celui-ci traversait le bazar à dos de mule, entouré de ses étudiants.

Selon la version d’Aflaki, Shams demanda à Rumi : « Qui était le plus grand, Muhammad ou Bayazid ? » Rumi, surpris, répondit que Muhammad était évidemment supérieur, puisqu’il était le Sceau des prophètes. Shams répliqua : « Alors pourquoi Muhammad a-t-il dit “Gloire à Toi, nous ne T’avons pas connu comme Tu mérites d’être connu”, tandis que Bayazid a dit “Gloire à moi, que mon rang est élevé” ? »

La question était un piège subtil et profond. Rumi comprit instantanément que la réponse se situait au-delà de la simple comparaison : la capacité de Muhammad à recevoir la révélation divine était si vaste qu’elle ne pouvait jamais être remplie, tandis que le récipient de Bayazid, plus étroit, avait débordé au premier contact avec la lumière divine. Cette compréhension fulgurante produisit en Rumi un effondrement intérieur qui marqua le début de sa transformation.

La compagnie transformatrice

Pendant les mois qui suivirent, Rumi et Shams s’enfermèrent ensemble dans une retraite spirituelle intense, se consacrant à la conversation mystique (sohbet). Rumi délaissa ses cours, ses étudiants, ses obligations sociales, tout absorbé par la présence de Shams.

La nature de leur relation a fait couler beaucoup d’encre. Il ne s’agissait ni d’une relation maître-disciple classique, ni d’une simple amitié. Shams était pour Rumi le miroir parfait (mir’at) dans lequel il voyait refléter la lumière de Dieu. La tradition soufie connaît ce type de relation sous le nom de suhba : une compagnie spirituelle si intense qu’elle provoque une alchimie intérieure, transformant le cuivre du moi en or de la connaissance divine.

Les Maqalat de Shams révèlent que lui aussi fut transformé par cette rencontre. Il y a dans cette relation une réciprocité qui dépasse la hiérarchie habituelle de la voie soufie. Shams avait besoin de Rumi autant que Rumi avait besoin de Shams, comme le soleil a besoin de la lune pour que sa lumière soit visible dans l’obscurité.

Les enseignements des Maqalat

Les Maqalat-i Shams-i Tabrizi (« Les discours de Shams de Tabriz »), recueillis par les disciples, sont un document précieux et longtemps méconnu. Redécouverts et édités au XXe siècle, ils révèlent un penseur vigoureux, anti-conformiste et profondément enraciné dans la tradition prophétique.

La critique des faux maîtres. Shams est impitoyable avec les soufis qui se drapent dans les apparences de la sainteté sans en posséder la réalité. Il dénonce ceux qui portent la robe rapiécée (khirqa) comme un costume, qui récitent des formules sans les vivre, qui cherchent l’admiration des hommes plutôt que la Face de Dieu.

“Combien de gens portent le froc du soufi et n’ont de soufi que le vêtement ! Le vrai soufi est celui dont le coeur est pur, non celui dont la robe est sale.”

La primauté de la relation. Pour Shams, la voie spirituelle ne repose pas sur les livres, les techniques ou les exercices, mais sur la relation vivante entre deux coeurs. C’est dans le miroir de l’autre que l’on voit sa propre vérité. Le maître n’enseigne pas un savoir : il reflète la lumière de Dieu, et c’est cette lumière reflétée qui éveille le disciple.

L’amour comme connaissance. Shams rejoint Rabia et la grande tradition de l’amour mystique en affirmant que l’amour (‘ishq) n’est pas un état émotionnel mais un mode de connaissance supérieur à la raison. L’amant connaît le Bien-Aimé d’une manière que le théologien et le philosophe ne peuvent concevoir, parce qu’il connaît de l’intérieur.

La disparition

L’hostilité des disciples de Rumi envers Shams, qu’ils percevaient comme un intrus qui leur avait volé leur maître, conduisit à une première séparation. Shams quitta Konya pour Damas. Rumi, inconsolable, envoya son fils Sultan Walad pour le ramener. Shams revint, mais les tensions persistèrent.

La seconde disparition de Shams, vers 1247 ou 1248, demeure entourée de mystère. Les sources les plus fiables suggèrent qu’il fut assassiné par des membres de l’entourage de Rumi, peut-être avec la complicité de ‘Ala al-Din, un autre fils de Rumi. D’autres traditions affirment qu’il disparut simplement, reprenant sa vie d’errance.

Rumi chercha Shams pendant longtemps, voyageant jusqu’à Damas. C’est lors de ce voyage qu’il comprit que Shams n’était pas à chercher à l’extérieur mais à l’intérieur de lui-même. Cette prise de conscience transforma sa douleur en poésie, et le Divan-i Shams-i Tabrizi, cet immense recueil de poèmes d’amour mystique, est le fruit de cette alchimie.

“Pourquoi chercher ? Je suis le même que lui. Son essence parle à travers moi. Je me cherchais moi-même.”

L’héritage de Shams

Shams n’a pas fondé d’ordre soufi, n’a pas laissé de système doctrinal et n’a pas eu de successeurs institutionnels. Son héritage est d’un autre ordre : il est le rappel que la véritable transmission spirituelle n’est pas affaire de livres ou d’institutions, mais de rencontre entre deux âmes. Il est l’archétype du derviche libre, qui refuse toute convention et toute forme pour ne garder que l’essentiel : la présence brûlante du Divin.

Un mausolée lui est dédié à Konya, à proximité de celui de Rumi, rappelant que l’inséparabilité de ces deux esprits persiste jusque dans la topographie de la ville sainte des Mevlevis.

L’histoire de Shams et de Rumi est aussi un enseignement sur la nature de la voie soufie elle-même : elle n’est pas un chemin solitaire mais une relation, un frottement entre deux silex d’où jaillit l’étincelle de la connaissance divine.

Sources

  • Shams-i Tabrizi, Maqalat-i Shams-i Tabrizi, éd. Muhammad ‘Ali Muwahhid, Téhéran, Kharazmi, 1990 (2 vol.).
  • Aflaki, Shams al-Din Ahmad, Manaqib al-‘Arifin, éd. Tahsin Yazici, Ankara, Türk Tarih Kurumu, 1959-1961.
  • Sipahsalar, Faridun ibn Ahmad, Risala-yi Sipahsalar, éd. Sa’id Nafisi, Téhéran, 1325/1946.
  • Sultan Walad, Walad-nama, éd. Jalal al-Din Huma’i, Téhéran, 1316/1937.
  • Lewis, Franklin D., Rumi: Past and Present, East and West, Oxford, Oneworld, 2000.
  • Chittick, William C., Me and Rumi: The Autobiography of Shams-i Tabrizi, Louisville, Fons Vitae, 2004.
  • Schimmel, Annemarie, The Triumphal Sun, Albany, SUNY Press, 1993.

Mots-clés

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Citer cet article

Raşit Akgül. “Shams-i Tabrizi : l'étincelle errante.” sufiphilosophy.org, 1 avril 2026. https://sufiphilosophy.org/fr/maitres/shams-tabrizi.html