Junayd al-Baghdadi : le maître des maîtres
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Junayd al-Baghdadi : le maître des maîtres
Abu al-Qasim al-Junayd ibn Muhammad al-Khazzaz al-Baghdadi, mort à Bagdad en 910, est unanimement reconnu comme l’une des figures fondatrices du soufisme classique. Surnommé Sayyid al-Ta’ifa (« le Seigneur de la tribu »), c’est-à-dire le chef des soufis, il incarne la voie de la sobriété (sahw) par opposition à l’ivresse mystique (sukr), et sa formulation de la doctrine de fana (l’annihilation en Dieu) est devenue le cadre de référence de la plupart des maîtres postérieurs.
La Bagdad du IXe siècle
Junayd vécut à une époque où Bagdad était le centre intellectuel incontesté du monde islamique. La capitale abbasside réunissait théologiens, juristes, philosophes, traducteurs de textes grecs et mystiques dans un bouillonnement intellectuel sans pareil. Le soufisme, qui avait commencé comme un mouvement ascétique aux marges de la vie religieuse, prenait alors une forme doctrinale de plus en plus élaborée.
Junayd était d’origine persane, de la ville de Nahawand. Son père était marchand de verre (khazzaz), d’où sa nisba. Il grandit à Bagdad sous la tutelle de son oncle maternel, Sari al-Saqati, l’un des plus grands soufis de son temps, et étudia le droit avec Abu Thawr, un disciple de l’imam al-Shafi’i. Cette double formation, juridique et mystique, marqua profondément son approche du soufisme.
La voie de la sobriété
La contribution majeure de Junayd réside dans sa formulation d’un soufisme compatible avec l’orthodoxie juridique et théologique. Alors que d’autres mystiques de son temps, comme Bayazid Bistami et Abu al-Husayn al-Nuri, s’exprimaient en paroles extatiques (shathiyyat) qui choquaient les juristes, Junayd maintenait une stricte discipline du langage.
Pour Junayd, l’état le plus élevé n’est pas l’ivresse (sukr), où le mystique perd conscience de lui-même et profère des paroles incontrôlées, mais la sobriété seconde (sahw ba’d al-sukr), où le mystique, après avoir traversé l’extase, revient à la conscience ordinaire tout en conservant la connaissance acquise dans l’état d’annihilation. Cette sobriété n’est pas l’absence d’expérience mystique, mais son intégration dans la vie quotidienne et la conformité à la loi divine.
“Le soufisme, c’est que Dieu te fasse mourir à toi-même et te fasse vivre en Lui.”
Junayd insistait sur le fait que la voie mystique ne dispense pas de l’observance de la shari’a. Au contraire, plus le mystique progresse dans la connaissance intérieure, plus son respect de la loi extérieure doit être scrupuleux. Cette position lui valut le respect des juristes et des théologiens, et c’est en grande partie grâce à lui que le soufisme put être intégré dans le cadre de l’orthodoxie sunnite, une intégration que Ghazali parachèvera deux siècles plus tard.
La doctrine du fana
Junayd est le premier penseur soufi à avoir formulé de manière systématique la doctrine de fana (l’annihilation) et de baqa’ (la subsistance). Pour Junayd, le fana n’est pas simplement une expérience extatique passagère, mais un processus métaphysique par lequel le serviteur retourne à son état originel en Dieu.
Junayd distingue trois degrés de fana :
- Le fana des attributs : le mystique cesse d’agir par sa propre volonté et ne voit plus que l’action de Dieu en toute chose.
- Le fana de la conscience de soi : le mystique perd la conscience de son propre fana, car même la conscience de l’annihilation est encore une forme de conscience de soi.
- Le retour (baqa’) : le mystique revient à la conscience du monde, mais transformé. Il vit désormais « en Dieu » tout en étant « dans le monde ».
Cette troisième étape est essentielle dans la pensée de Junayd, car elle distingue le vrai mystique du simple extatique. Le maître authentique est celui qui, après l’annihilation, revient pour servir la communauté, enseigner et guider les autres.
“L’eau prend la couleur du récipient qui la contient.”
Par cette célèbre maxime, Junayd signifie que l’homme réalisé, comme l’eau pure, s’adapte à chaque situation tout en restant fidèle à sa nature essentielle.
Le pacte prééternel
L’un des fondements théologiques de la pensée de Junayd est le concept du mithaq (le pacte prééternel), tiré du verset coranique 7:172 : « Et quand ton Seigneur tira des reins des fils d’Adam leur descendance et les fit témoigner : Ne suis-Je pas votre Seigneur ? Ils répondirent : Si, nous en témoignons. »
Pour Junayd, ce verset révèle l’état originel de l’humanité : avant la création du monde, les âmes existaient en Dieu et Lui répondirent d’une seule voix. La vie terrestre est un exil par rapport à cet état originel, et le soufisme est le chemin du retour. Le fana consiste donc à retrouver l’état dans lequel on était « avant d’être », c’est-à-dire à revenir à Dieu tel qu’on était avant la création.
Cette doctrine fonde une compréhension profonde du tawhid (l’unicité divine) qui dépasse la simple affirmation théologique. Le tawhid véritable, selon Junayd, c’est la séparation du temporel et de l’éternel, la reconnaissance que seul Dieu est réel et que tout ce qui est autre que Lui est contingent et éphémère.
Le maître et ses disciples
L’école de Junayd à Bagdad forma plusieurs générations de mystiques qui portèrent son enseignement aux quatre coins du monde islamique. Parmi ses disciples, on compte des figures aussi diverses que Hallaj, dont il pressentit la destinée tragique, Shiblî, connu pour ses paroles paradoxales, et Abu Bakr al-Shibli, ancien fonctionnaire de la cour abbasside.
Junayd enseignait dans un langage volontairement abstrait et codé, réservant ses enseignements les plus profonds à un cercle restreint d’initiés. Ses lettres, adressées à des disciples individuels, constituent les plus anciens documents doctrinaux du soufisme et révèlent une pensée d’une subtilité et d’une rigueur remarquables.
La méthode pédagogique de Junayd reposait sur l’adaptation de l’enseignement au niveau du disciple, une pratique qui devint la norme dans toutes les confréries soufies ultérieures. Il comparait le maître à un médecin qui prescrit à chaque patient le remède approprié à sa maladie particulière.
L’héritage
Junayd mourut à Bagdad en 910, à une date qui demeure incertaine. Presque toutes les grandes confréries soufies (turuq) font remonter leurs chaînes de transmission (silsila) à Junayd, ce qui témoigne de son rôle central dans la formation de la tradition mystique islamique. Les ordres Qadiri, Naqshbandi, Shadhili et bien d’autres le comptent parmi leurs ancêtres spirituels.
Son importance ne réside pas seulement dans ses doctrines, mais dans l’équilibre qu’il a su établir entre la rigueur juridique et l’aspiration mystique, entre la lettre et l’esprit, entre la loi et l’amour. Cet équilibre demeure le fondement de ce que l’on pourrait appeler le soufisme « classique », qui reconnaît la nécessité de la forme extérieure tout en affirmant la primauté de la réalité intérieure.
Sources
- Al-Junayd, Rasa’il al-Junayd (Lettres), éd. ‘Ali Hasan ‘Abd al-Qadir, Le Caire, 1988.
- Al-Qushayri, Abu al-Qasim, al-Risala al-Qushayriyya, éd. ‘Abd al-Halim Mahmud, Le Caire, Dar al-Kutub al-Haditha, 1966.
- Al-Sarraj, Abu Nasr, Kitab al-Luma’ fi al-Tasawwuf, éd. R.A. Nicholson, Leyde, E.J. Brill, 1914.
- Al-Sulami, Abu ‘Abd al-Rahman, Tabaqat al-Sufiyya, éd. Nur al-Din Shariba, Le Caire, 1953.
- Abdel-Kader, Ali Hassan, The Life, Personality and Writings of al-Junayd, Londres, Luzac, 1962.
- Schimmel, Annemarie, Mystical Dimensions of Islam, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1975.
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Raşit Akgül. “Junayd al-Baghdadi : le maître des maîtres.” sufiphilosophy.org, 1 avril 2026. https://sufiphilosophy.org/fr/maitres/junayd.html
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